Muselés à Campbellton

La Ville de Campbellton en fait sourciller plus d’un en annonçant cette semaine qu’elle surveillera ce que disent ses employés et les conseillers municipaux dans les médias sociaux. Un simple «J’aime» («Like») sur un commentaire désobligeant à l’égard de la municipalité sur Facebook pourrait valoir au fautif une réprimande.

Depuis son arrivée à l’hôtel de ville en 2016, la nouvelle mairesse Stéphanie Anglehart-Paulin montre qu’elle n’a pas peur de la controverse. Son conseil et elle n’hésitent pas à prendre des mesures impopulaires, controversées et parfois bizarres.

Parmi celles-ci: le refus de réduire le coût du permis d’exploitation des restaurants mobiles, établi à un gargantuesque 500$ l’heure; l’interdiction d’un spectacle de danseurs exotiques pour femmes, pourtant sans nudité intégrale; la non-participation au programme de recyclage à domicile mis en place dans le Restigouche; la fermeture du Centre civique Memorial pendant l’été; et maintenant, cette interdiction de critiquer le conseil sur les médias sociaux.

Notons que la vision de la mairesse est partagée par le reste de son conseil. Nous sommes loin des divisions à Tracadie. Les décisions susmentionnées ont été adoptées à la suite de débats sains et tout ce qu’il y a de plus démocratiques.

La plus récente politique d’empêcher les personnes employées par la Ville de Campbellton de s’exprimer comme bon leur semble sur les médias sociaux soulèvent néanmoins des interrogations.

Précisons d’abord que la Ville n’est pas dans les patates. Comme tout employeur, elle a le droit d’exiger de sa main-d’oeuvre qu’elle ne morde pas la main qui la nourrit.

Le devoir de loyauté a été confirmé par les tribunaux.

Cela signifie qu’un employé malheureux au bureau n’a pas le droit de s’en plaindre dans les médias ou sur un réseau social. Il a le droit à la liberté d’expression, bien sûr, mais celle-ci ne comprend pas le privilège de porter atteinte à la réputation de son employeur.

Dans le secteur privé, il arrive régulièrement que des employés soient réprimandés, voire congédiés après avoir fait une mauvaise utilisation des réseaux sociaux, et ce, sans que cela fasse les manchettes.

Ce droit a été confirmé par la Cour suprême du Canada en 1985 (l’arrêt Fraser), après qu’un fonctionnaire fédéral ait été congédié pour avoir critiqué publiquement le gouvernement du Canada dans les journaux et comparé celui-ci au régime nazi.

Notons que cela n’interdit pas de façon absolue aux fonctionnaires d’utiliser leur liberté d’expression. Mais il existe des nuances dont ils doivent tenir compte. Ils ne peuvent pas dire n’importe quoi, n’importe où.

Ce droit de l’employeur d’exiger la loyauté doit être exercé prudemment. Les gouvernements (fédéral, provinciaux et municipaux) ne sont pas de simples entreprises privées.

Leur but premier est de servir l’intérêt public. Ils sont dirigés par des personnes élues par la population. Nous devons pouvoir les critiquer.

Un bon exemple (toujours au fédéral) est le dossier du controversé système de paie Phénix.

Tant les députés que les syndicats et simples fonctionnaires ne sont pas gênés pour dénoncer le gouvernement pour ce fiasco à l’occasion duquel des dizaines de milliers de fonctionnaires n’ont pas été payés.

À Campbellton, les intentions du conseil ne sont pas claires. Il est louable de vouloir empêcher un employé d’en critiquer un autre sur Facebook ou sur Instagram, par exemple. Mais empêcher celui-ci de remettre en question toute décision du conseil municipal entre dans une autre catégorie.

Le choix d’inclure les conseillers municipaux dans cette nouvelle politique est encore plus préoccupant. La mairesse Anglehart-Paulin le justifie en affirmant qu’une fois un arrêté adopté, tout le monde doit se rallier à la majorité.

Ce principe existe effectivement dans le monde politique. Il a même un nom: la ligne de parti. C’est ce qui explique qu’un député d’arrière-ban votera en faveur de l’adoption d’un budget qui comprend des mesures qui nuisent à sa région (la fermeture d’un palais de justice, d’un bureau de Services NB, etc.) et qui ont été prises par un gouvernement dont il porte les couleurs.

Il doit agir en bon soldat. Ou comme un mouton, selon votre point de vue.

Il n’existe rien de tel en politique municipale néo-brunswickoise. Les conseillers représentent ceux qui les ont élus. Ils ont la liberté de parole et rien ne les oblige à se rallier à une décision qu’ils n’appuient pas.

Il n’y a pas de parti politique au Nouveau-Brunswick. Les conseillers municipaux sont indépendants. Si rien ne les empêche de former des alliances au sein du conseil, cela ne signifie pas qu’ils perdent du même coup le privilège de partager leurs opinions. Dans votre journal, sur Facebook ou ailleurs.

Nous invitons la Ville de Campbellton à réviser sa politique. Exiger un devoir de loyauté est une chose. Empêcher le débat et la dissidence de s’exprimer hors de l’arène municipale en est une autre.