La mort par 1000 blessures

Le départ de huit membres de l’association libérale de la circonscription de Moncton-Centre, qui ont claqué la porte afin de dénoncer le traitement subi par leur député Chris Collins, n’est pas de nature à ébranler Brian Gallant, pourtant visé par cette fronde. C’est plutôt l’accumulation de sources de mécontentement qui devrait inquiéter le premier ministre.

En 2015, le comité éditorial de l’Acadie Nouvelle a accueilli à Caraquet celui qui était alors chef par intérim du Parti progressiste-conservateur, Bruce Fitch.

Les progressistes-conservateurs avaient perdu le pouvoir après un seul mandat quelques mois auparavant.

Nous avions tenté de comprendre avec M. Fitch quelles leçons les bleus avaient tiré de leur défaite, en particulier dans les régions francophones où ils n’avaient fait élire qu’une seule députée (Madeleine Dubé) et vu de gros canons (Paul Robichaud, Claude Williams…) mordre la poussière.

Que s’était-il passé? La défaite s’expliquait-elle par la décision de faire campagne en faveur de l’exploitation du gaz de schiste? Les difficultés du chef à s’exprimer en français avait-elle rebuté les électeurs francophones? Les problèmes économiques de la province avaient-ils plutôt contribué à couler le gouvernement Alward? La jeunesse et le charisme de Brian Gallant, allié à un Justin Trudeau qui lui avait accordé son appui, avaient-ils fait la différence?

Toutes ces réponses, et bien plus encore, nous avait répondu Bruce Fitch. «Death by a thousand cuts.» Une expression que nous pourrions traduire ainsi: Mourir des suites de 1000 blessures.

Aux yeux de M. Fitch, aucune promesse ou controverse n’avait fait pencher la balance dans une direction plutôt qu’une autre. Simplement, une majorité d’électeurs avait pris le gouvernement Alward en grippe, pour des raisons différentes d’une région à l’autre, ou même d’une circonscription à l’autre.

C’est un peu le danger qui guette Brian Gallant.

Chris Collins a été suspendu du caucus libéral après avoir fait l’objet d’allégations de harcèlement de la part d’une personne anciennement employée à l’Assemblée législative. Ce n’est pas un enjeu provincial.

Les libéraux ont déjà trouvé un remplaçant solide, Robert McKee, dont la candidature devrait être officialisée lors d’une assemblée d’investiture au début juin. M. McKee, dont le père Michael a déjà été ministre au provincial, doit toutefois gérer le ressentiment dans sa circonscription. Sans oublier que M. Collins n’exclut pas la possibilité d’être candidat indépendant, ce qui causera une division dans le vote libéral.

Ailleurs, d’autres enjeux nuisent aux rouges. Dans Campbellton-Dalhousie, des militants de longue date sont mécontents que leur ministre Donald Arseneault ait été forcé de démissionner. D’autres sont frustrés qu’une élection complémentaire n’ait pas été organisée pour le remplacer.

Il y a aussi ces électeurs, dans diverses circonscriptions, qui en veulent encore au gouvernement d’avoir fermé leur palais de justice ou leur bureau de Service NB, ainsi que ceux qui ont sur le coeur le scandale des évaluations foncières truquées. D’autres sont déçus de l’absence de fermeté des libéraux dans les enjeux linguistiques, notamment dans le dossier de l’examen d’admission des infirmières, ou voteront en ayant une pensée pour le Programme extra-mural, dont la gestion a été confiée au secteur privé.

De plus, nul ne sait comment réagiront les électeurs de Tracadie à la suite du départ de leur ministre Serge Rousselle. Ni si ceux de la capitale récompenseront le gouvernement Gallant pour sa gestion des inondations historiques ou le puniront pour ses erreurs.

Cela, alors que le plus récent sondage rendu public annonce que les progressistes-conservateurs sont en avance dans les intentions de vote.

Death by a thousand cuts. Mourir à la suite de 1000 blessures.

Attendons toutefois avant de signer l’eulogie du gouvernement Gallant. Nous l’avons constaté il y a quatre ans, une campagne électorale bien menée ou bâclée peut changer bien des choses. Brian Gallant avait entrepris la campagne de 2014 avec une forte avance. Son parti ne l’avait finalement remporté que par la peau des fesses.

Les libéraux sont conscients de jouer une partie serrée. On le voit ces jours-ci, alors qu’ils multiplient les annonces à travers la province. Nous sommes bel et bien en précampagne électorale.

Toutes ces annonces ont pour but de réconcilier l’électorat avec les libéraux, de lui faire oublier qu’il a des raisons d’appuyer un autre parti et de plutôt l’inciter à rentrer au bercail.

Il s’agit d’un couteau à double tranchant. Le libéral Shawn Graham a réussi à se faire élire premier ministre en 2006 en promettant pour plus d’un milliard de dollars en promesses électorales. Mais sa précampagne de 2010 lui a rebondi au visage, quand les électeurs ont fait preuve de fatigue à son égard et ont plutôt misé sur David Alward.

L’électorat est une bête capricieuse. La façon dont le gouvernement Gallant la traitera d’ici le 24 septembre déterminera son sort.