La liberté de penser

Justin Trudeau se considère comme ouvertement féministe. Cela influence la direction qu’il donne à son gouvernement. Après presque 10 années de conservatisme fiscal et social sous Stephen Harper, ce virage à gauche était souhaitable. Dans le dossier des emplois d’été, M. Trudeau va toutefois trop loin.

Le gouvernement libéral du Canada a récemment modifié le formulaire de demande du programme Emplois d’été Canada. Les demandeurs doivent désormais cocher une case avec laquelle ils attestent que «l’emploi et le mandat principal de l’organisme» sont conformes aux droits de la personne et aux «valeurs sous-jacentes à la Charte canadienne des droits et libertés». Le document précise que cela inclut «les droits en matière de procréation».

D’abord, ne mélangeons pas les choses. Il n’est pas question ici d’attiser l’éternel débat entre les militants pro-vie et pro-choix. L’Acadie Nouvelle s’est déjà prononcé par le passé en faveur des lois libéralisant l’accès à l’avortement. Nous avons appuyé en éditorial l’action du premier ministre Brian Gallant, qui a mis fin à la règle qui forçait les femmes enceintes à obtenir le feu vert de deux médecins avant de pouvoir mettre fin à leur grossesse au Nouveau-Brunswick.

Le gouvernement Gallant a aussi amélioré l’accès à la procédure en forçant un plus grand nombre d’hôpitaux à offrir ces soins. Une autre initiative que nous avons appuyée en éditorial.

La question n’est toutefois pas de savoir si les premiers ministres Gallant et Trudeau, l’Acadie Nouvelle, nos lecteurs ou quiconque sont pro-vie ou pro-choix. La cause est déjà entendue.

La Cour suprême du Canada a tranché le débat en décriminalisant la procédure, en 1988, avec l’arrêt Morgentaler, puis une autre fois en 1989 en décrétant que le fœtus n’est pas un être humain, dans le cadre de la célèbre cause de Chantal Daigle et de Jean-Guy Tremblay.

L’enjeu sur lequel le gouvernement Trudeau nous force à réfléchir en est plutôt un portant sur la liberté de penser. Est-il normal qu’un employeur soit obligé de faire une profession de foi de type «crois ou meurs» pour avoir droit à du financement du fédéral?

Dans ce cas-ci, le gouvernement Trudeau a mis les églises dans une situation intenable. Il exige en quelque sorte de celles-ci qu’elles renient certaines de leurs valeurs afin d’avoir le droit d’embaucher des étudiants.

Notez que cela ne touche pas seulement l’Église catholique au N.-B. En Nouvelle-Écosse, la grogne commence à se faire entendre alors que des églises baptistes ne peuvent embaucher des étudiants pour les mêmes raisons.

Ce règlement a probablement été imposé par le gouvernement Trudeau à la suite des actions de son prédécesseur, qui avait imposé ses vues religieuses dans certains de ces programmes.

Ainsi, le gouvernement Harper avait mis fin au financement de l’avortement dans les pays qui reçoivent de l’aide internationale du Canada. Au même moment, l’Agence canadienne de développement international accordait des subventions à la Chakam School of the Bible, qui forme des porteurs de la parole de Jésus en Saskatchewan, ainsi qu’à la Wycliffe Bible Translators de Calgary, qui traduit la Bible en dialectes africains.

Il semble que sous l’impulsion de Justin Trudeau, le gouvernement canadien ait choisi de passer d’un extrême à l’autre.

Avec cette mesure, les libéraux veulent éviter qu’un organisme utilise le programme d’emplois étudiants pour organiser une campagne contre l’avortement. Des pancartes pro-vie payées à même les fonds publics, voilà qui ne paraîtrait pas bien sur le curriculum vitae féministe de notre premier ministre.

L’ennui, c’est que la mesure ratisse beaucoup trop large. S’il est compréhensible d’exiger que l’argent ne serve pas à financer une cause en particulier, il n’est pas acceptable d’utiliser des fonds pour tenter de forcer des organisations – religieuses ou autres – à accepter une certaine vision des choses.

Surtout que cette règle ne s’applique pas à l’ensemble des programmes gouvernementaux. Quand le gouvernement du Canada verse des millions de dollars en subventions à des entreprises comme Bombardier, il ne réclame pas de ses dirigeants qu’ils renient par écrit certaines de leurs valeurs.

De même, il est évident qu’un étudiant embauché pour l’été afin de répondre au téléphone au presbytère ou pour tondre la pelouse autour de l’église de sa communauté n’est pas une menace pour le droit de la femme à contrôler son propre corps.

Ottawa n’a pas à bloquer le financement d’emplois d’été qui n’ont absolument rien à voir avec l’avortement. Il est possible de marcher et de mâcher de la gomme en même temps, tout comme il est possible pour un prêtre de prêcher sa foi et d’offrir en même temps une expérience de travail à des adolescents loin de la bible et de l’autel.

Le mieux est parfois l’ennemi du bien. En voulant bien faire, le gouvernement Trudeau a trop poussé la note.