Une avance fragile

À peine trois mois et demie nous séparent des élections provinciales du 24 septembre. Un moment de l’année crucial pour les partis politiques, qui s’activent afin de nommer des candidats, mettre la touche finale à leur plateforme et préparer leur stratégie de communication en prévision de la campagne.

Rien n’est joué, si ce n’est que les Néo-Brunswickois feront confiance comme à l’habitude au Parti libéral ou au Parti progressiste-conservateur pour diriger la province et ne laisseront que des miettes aux tiers partis.

Néanmoins, à ce point-ci, les éminences grises commencent à entrevoir s’il y a une éclaircie à l’horizon ou si le ciel s’annonce nuageux.

Il y a différentes façons pour un parti de savoir s’il est en eaux troubles. Les sondages sont l’une d’entre elles. Les principales formations multiplient les coups de sonde à l’interne afin de pouvoir mieux centrer leur action. La population n’a pas accès à ces chiffres.

D’autres sondages sont toutefois rendus publics, avec des résultats parfois surprenants. Par exemple, la firme néo-écossaise Corporate Research Associates a révélé en février que les libéraux jouissaient de 43% des intentions de vote contre 30% pour les progressistes-conservateurs. En mai, la même firme révélait que les chiffres étaient passés à 45% pour les rouges contre 31% pour les bleus.

Sauf qu’entre les deux sondages, une autre compagnie, Recherche MQO, a plutôt donné une avance de sept points au Parti progressiste-conservateur sur le Parti libéral (43% contre 35%). Ce sondage a beau présenter une plus grande marge d’erreur que celui de CRA (+-5,3% contre +-4,5%), un plus grand pourcentage d’indécis (44% contre 37%) et moins de répondants (600 Néo-Brunswickois contre 800), ces résultats ont eu l’effet d’un coup de tonnerre. Le gouvernement Gallant est-il en train de s’écrouler?

Cet imbroglio est un rappel du défi particulier que représente l’électorat néo-bruns­wickois aux yeux des observateurs.

D’abord, il faut analyser ces sondages en tenant compte qu’il y a une distorsion de la réalité, en raison de la grande popularité des libéraux dans plusieurs circonscriptions acadiennes. Cela joue sur la moyenne provinciale. Les libéraux ne jouissent certainement pas d’une majorité de 14 points dans les circonscriptions où se joueront les prochaines élections, à Saint-Jean, à Fredericton, à Moncton et dans le Madawaska.

Le Nouveau-Brunswick est aussi une petite province avec des circonscriptions peu populeuses et dont les enjeux diffèrent d’une région à l’autre. Les sondages provinciaux ont tendance à échapper des phénomènes locaux qui peuvent avoir un impact sur le résultat final.

Cela ne signifie pas que les sondeurs sont dans le champ. Ils n’ont pas connu d’échec retentissant au même titre que les firmes américaines, lesquelles n’ont jamais vu venir l’élection de Donald Trump, ou que celles au Canada qui n’ont pas pu prédire la vague orange de Jack Layton en 2011 ou l’élection majoritaire de Justin Trudeau en 2015.

Au contraire, c’est un sondage CRA publié en exclusivité dans l’Acadie Nouvelle qui a révélé pour la première fois, à la fin de la campagne électorale de 2006, que le gouvernement de Bernard Lord se dirigeait vers la défaite. Cette même firme nous a révélé à la fin de la campagne de 2014 que Brian Gallant, loin de se diriger vers le raz-de-marée prévu, allait plutôt l’emporter par la peau des fesses sur le premier ministre sortant David Alward.

Contrairement à ceux de leurs compétiteurs, les sondages de CRA ont l’avantage d’être effectués tous les trois mois. Ils nous permettent donc de tracer un portrait fiable de l’humeur de l’électorat malgré la marge d’erreur et leurs faiblesses.

Un regard sur ses chiffres depuis 2017 nous trace le portrait d’un Parti libéral qui caracole en tête des intentions de vote, mais qui voit sa popularité s’effriter. Les progressistes-conservateurs n’ont pas réussi à profiter de la situation. Leurs intentions de vote sont restées remarquablement stables.

À 45%, les libéraux sont à peu près au même point que lors des élections de 2014, qu’ils avaient remportées avec 42,73% des voix. Cela leur avait valu une courte majorité.

Ce sondage a aussi été effectué alors que les libéraux multipliaient les annonces. Malgré cela, ils n’ont pas réussi à tirer l’aiguille vers le haut de façon significative, une bonne nouvelle pour le chef conservateur Blaine Higgs.

Celui-ci peut aussi se consoler en voyant un vent de droite souffler en Amérique. Après Donald Trump chez notre voisin du sud, voilà que l’Ontario vient d’élire un dirigeant de la même espèce, Doug Ford.

Blaine Higgs n’a rien en commun avec ces deux populistes. Il voit toutefois en eux une preuve que les électeurs sont ouverts aux idées qui s’éloignent du centre. Il n’a d’ailleurs pas tardé à féliciter M. Ford et à se réjouir à l’idée de travailler avec lui.

Brian Gallant est en bonne position pour obtenir un deuxième mandat à titre de premier ministre du Nouveau-Brunswick, quelque chose qui n’a pas été réussi depuis 15 ans. Mais l’équilibre est précaire.

Ses quatorze points d’avance dans le plus récent sondage sont beaucoup plus fragiles qu’ils en ont l’air.