Décevant et irresponsable

Les tensions linguistiques ne disparaissent jamais bien longtemps au Nouveau-Brunswick. Le moindre incident, aussi anecdotique soit-il, peut être suffisant pour soulever les passions. Mais quand c’est un chef de parti et aspirant premier ministre qui attise lesdites tensions, cela devient préoccupant.

Le chef progressiste-conservateur, Blaine Higgs, s’est rendu à St. Stephen il y a quelques jours, dans le but évident d’utiliser la question linguistique afin de faire des gains auprès de l’électorat.

Pour ce faire, il a choisi un groupe gagné d’avance: les travailleurs paramédicaux. C’est un secret de Polichinelle qu’Ambulance NB manque de personnel. La pénurie est bien réelle.

Pour Ambulance NB, la situation se complique en raison des exigences linguistiques auxquelles elle est soumise. La Loi sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick prévoit que chaque citoyen peut être soigné dans la langue de son choix.

Les problèmes de recrutement et de rétention du personnel ne sont toutefois pas uniquement liés à la question linguistique. Ce n’est pas comme s’il y avait présentement une centaine de travailleurs paramédicaux au chômage dans la province parce qu’ils ne parlent pas la langue de Molière.

Le chanteur des Hôtesses d’Hilaire, Serge Brideau, est un ancien travailleur médical. Dans une entrevue à l’Acadie Nouvelle en 2016, il a levé le voile sur la détresse psychologique que vivent les ambulanciers dans leur travail quotidien.

Il a expliqué avoir d’anciens collègues et amis victimes de syndrome post-traumatique, incapables de dormir la nuit après avoir été témoins de trop de scènes d’horreur.

Selon le Syndicat canadien de la fonction publique, au moins sept travailleurs médicaux se sont enlevé la vie en huit ans au Nouveau-Brunswick.

Ce n’est pas un travail facile. Non seulement le recrutement est un défi, mais le taux de roulement peut être relativement élevé. Les exigences linguistiques n’ont rien à voir là-dedans.

Mais bon, les mythes ont la vie dure. Il est beaucoup plus facile de blâmer les méchants francophones qui veulent être servis dans leur langue que de s’en tenir aux faits.

Blaine Higgs a sauté dans le bain en annonçant que s’il devient premier ministre, il favorisera les qualifications professionnelles avant les compétences linguistiques et cela, même pour des postes désignés bilingues.

Ce faisant, M. Higgs donne de la crédibilité à un autre mythe, celui d’un gouvernement provincial qui refuse d’embaucher des personnes qui ne parlent pas français. C’est faux. La majorité des emplois dans la fonction publique – environ 55% – peuvent être pourvus par des anglophones unilingues.

Des postes aussi importants et prestigieux que président de l’Assemblée législative, vérificatrice générale, directrice générale des élections, ministres, sous-ministres, juges et même directeurs des communications sont accessibles aux unilingues anglophones.

Par ses propos, M. Higgs sous-entend aussi que la fonction publique compte des tonnes de postes bilingues qui ne sont pas pourvus, ou alors qu’ils le sont par défaut par des francophones plus ou moins compétents.

Il n’apporte aucune preuve concrète de l’existence réelle de ce problème qu’il veut régler avec sa vision «qualifications professionnelles avant compétences linguistiques».

Il y a une raison pour tout cela. Blaine Higgs ne s’aventure pas sur cet enjeu parce qu’il y a un véritable problème. Il le fait pour gagner des votes.

Notre chef de bureau aux affaires publiques, Pascal Raiche-Nogue, l’a bien expliqué dans sa chronique, publiée lundi dans l’Acadie Nouvelle. Pour caricaturer, ce ne sont pas que les extrémistes avec un drapeau du Confederation of Regions dans leur sous-sol qui sont convaincus que le gouvernement provincial est injuste à l’égard des unilingues anglos. On retrouve aussi bien des modérés.

Dans la sphère publique, le moindre incident à caractère linguistique peut être monté en épingle. Il y a toujours quelqu’un quelque part qui connaît une réceptionniste qui n’a pas vu son contrat renouvelé à Fredericton parce que son poste a été désigné bilingue.

Souvenez-vous du psychodrame, il y a un peu plus d’un an. Le commissariat aux langues officielles avait mené une enquête après avoir appris qu’un employé affecté à la sécurité d’un édifice abritant plusieurs ministères (dont le bureau du premier ministre, responsable de la Loi sur les langues officielles) ne parle pas français. Ce dernier a été muté et ses heures réduites.

Cela a provoqué une fronde sans précédent de la part de députés de tous les partis. Certains ont réclamé des excuses de la commissaire, d’autres que son mandat soit modifié ou que son poste soit éliminé. L’histoire a frappé l’imaginaire.

Un chef de parti doit être plus responsable.

Il est décevant de voir Blaine Higgs, qui affirme avoir changé depuis l’époque lointaine où il réclamait un référendum pour faire de l’anglais l’unique langue officielle du Nouveau-Brunswick, utiliser la carte linguistique à des fins bassement électorales.

Nous l’invitons à ne pas poursuivre dans cette voie qui mène vers la division et de plutôt se concentrer sur d’autres enjeux.