Entre logique et émotions

Ce que les paroissiens de Bas-Caraquet viennent de vivre est cruel. Il n’y a pas d’autres façons de le décrire.

Ils ne sont évidemment pas les premiers à perdre leur église. L’histoire, tant avec un petit qu’avec un grand H, est pleine d’églises qui ont été fermées, démolies ou laissées à l’abandon. Avec la dénatalité, l’exode des citoyens vers les grands centres et la forte diminution de la pratique religieuse, on retrouve de plus en plus de bancs vides et de cheveux gris dans nos églises.

Ces grands monuments à la gloire de Dieu ne datent pas d’hier. Ils sont majestueux, mais n’ont pas été construits avec les normes en vigueur aujourd’hui. Elles sont donc plus vulnérables.

D’autres communautés ont vécu de tels deuils au cours des dernières années. En 2016, l’église St-Bartholomew, construite vers 1876 par Mgr Marcel-François-Richard, a été détruite dans un incendie criminel. «Ça fait deux jours que je pleure», avait confié dans nos pages une paroissienne.

En 2014, l’ancienne église Sainte-Thérèse-de-l’Enfant-Jésus avait subi le même sort à Bathurst. Elle servait depuis quelques années de lieu d’entreposage. Même si elle n’était plus un lieu de culte, les paroissiens tenaient à la conserver. Le bâtiment a toutefois été déclaré perte totale.

En remontant un peu plus loin dans le temps, l’église historique de Sainte-Anne-de-Kent avait été complètement détruite à la suite d’un incendie provoqué par la foudre en 2005. Elle était surnommée la chapelle Sixtine du N.-B. en raison de ses fresques et de ses peintures. Là aussi, les paroissiens avaient partagé leur tristesse et leur consternation.

Néanmoins, l’incendie de Bas-Caraquet frappe les citoyens de manière encore plus personnelle.

Leur église avait été condamnée par l’évêché. Mgr Daniel Jodoin avait déclaré qu’il faudrait un miracle pour recueillir suffisamment de fonds pour financer la restauration de l’église. Les citoyens se sont battus pour trouver l’argent, mais aussi pour convaincre les autorités ecclésiastiques de ne pas fermer leur lieu de culte. À coups de dons, de spectacles-bénéfices et de chasse à l’as, ils ont amassé près de 1 million $ et entrepris les travaux.

Puis, du jour au lendemain, plus rien, sauf quelques murs encore debout. Cruel.

Pour le moment, plusieurs questions demeurent sans réponse, à commencer par la cause de l’incendie. Il sera difficile pour les paroissiens de complètement tourner la page tant que toute la lumière ne sera pas faite à ce sujet, surtout que les autorités n’écartent pas la thèse de l’incendie criminel.

Une révision du travail des pompiers devra aussi avoir lieu. L’objectif ici n’est pas de punir ou de chercher des coupables. Le fait demeure quand même qu’après avoir cru éteindre le feu, ceux-ci ont quitté les lieux et que les flammes ont repris pendant la nuit. Cela aurait-il pu être évité? Le scénario aurait-il été le même si le drame était survenu dans un plus grand centre, avec des services d’incendie disposant de plus de moyens?

Il est important d’obtenir des réponses à ce sujet. L’église de Bas-Caraquet n’est pas la seule à être située dans une petite communauté qui ne dispose pas des mêmes moyens que les grandes villes…

La décision la plus douloureuse à prendre reste toutefois à venir: que faire des ruines de l’édifice?

Déjà, l’évêché a montré sa préférence pour la construction d’une nouvelle église plus petite, moins majestueuse et plus adaptée à la population.

Il faut comprendre que ce n’est pas la première fois que l’Église catholique gère une telle situation. À Sainte-Anne-de-Kent, elle avait construit une nouvelle église deux ans plus tard. «Nous avons pensé à aujourd’hui et non à hier. Dans l’ancienne église, il n’y avait pas d’isolant et la structure était trop haute. L’entretien coûtait pas mal cher», avait expliqué à l’époque le président du comité paroissial de Sainte-Anne-de-Kent.

La plupart des paroissiens de Bas-Caraquet n’en sont pas encore là dans leur réflexion, et on peut les comprendre. Certains rêvent encore de reconstruire leur monument de l’intérieur, les murs étant encore debout.

D’autres acceptent l’idée d’un nouveau lieu de culte, mais souhaitent que les ruines soient préservées en souvenir, comme Caraquet l’a fait avec son Vieux-Couvent.

Ces gens ont longtemps carburé à l’émotion. Le projet de recueillir plus de 1 million $ pour sauver l’église d’un village comptant à peine 1300 citoyens défiait toute logique. Et pourtant, ils étaient sur le point de réaliser leur objectif quand le destin a frappé.

On ne peut pas aujourd’hui leur demander de sortir le marteau piqueur et de passer à autre chose du jour au lendemain.

Après le deuil viendra le moment des grandes décisions. Avant de trancher, nous invitons l’évêché à consulter le comité de sauvegarde et la population. Il est possible qu’il soit impossible de sauvegarder la structure. Si c’est bien le cas, cela doit être démontré clairement aux citoyens.

L’émotion doit désormais faire place aux considérations pratiques et financières.