La mauvaise cible

Est-ce la canicule qui n’en finit plus, le temps qui passe ou la patience qui s’amenuise? Toujours est-il que l’on sent les esprits s’échauffer un peu plus dans le dossier des travailleurs saisonniers, de l’assurance-emploi et du trou noir.

Les travailleurs saisonniers, en particulier ceux de la Péninsule acadienne, font les manchettes depuis maintenant quelques mois. Leur histoire est bien connue. Ils craignent de ne pas arriver à accumuler un nombre suffisant d’heures assurables avant cet hiver. Le groupe estime que la meilleure solution est le rétablissement de critères plus généreux en vigueur il y a quelques années.

Malgré les efforts et les moyens de pression mis en place, la situation ne s’est pas améliorée. Elle a même empiré.

Depuis le début de l’année, les manifestants ont multiplié les coups d’éclat.

Cette semaine, la tension a grimpé d’un cran. Les manifestants ont occupé le stationnement du centre culturel de Caraquet. Ils ont fait une démonstration de force, tant par leur nombre qu’en bloquant à certains moments la circulation, au détriment de simples citoyens qui n’ont pourtant rien à voir avec ces histoires.

Ce n’est sûrement pas la partie de son travail qu’il préfère le plus, mais le député d’Acadie-Bathurst, Serge Cormier, n’hésite jamais à rencontrer les manifestants, à écouter leurs doléances et à subir leurs insultes. Il était encore là cette semaine. À nos yeux, ces gens visent la mauvaise cible. Leur député est leur meilleur allié à Ottawa.

Amusons-nous à imaginer un instant ce qui se produirait si, devant une foule de saisonniers en colère qui l’accuse de «travailler pour sa pension», M. Cormier baissait les bras et démissionnait sur-le-champ de son emploi de député.

Le poste deviendrait vacant. Le gouvernement du Canada aurait alors six mois devant lui pour déclencher une élection partielle. Il peut le faire plus tôt, mais vous rêvez en couleurs si vous croyez qu’il le ferait en plein été ou tout juste avant la période des Fêtes. Cela nous amène donc quelque part en janvier.

Les travailleurs auraient alors un nouveau champion pour défendre leur cause, soit un député libéral d’arrière-ban qui devrait reprendre le dossier depuis le début ou un député d’opposition qui aurait la liberté de crier plus fort, mais qui ne jouirait d’aucune espèce d’influence à Ottawa. Les saisonniers ne sortiraient gagnants d’aucun de ces scénarios.

C’est sans compter que le député actuel ne s’est pas tourné les pouces en 2018. S’il n’a pas obtenu ce que le comité d’action de l’assurance-emploi de la Péninsule acadienne réclame, il a quand même réussi à faire bouger le gouvernement fédéral.

Celui-ci a annoncé en mars un programme qui permet aux chômeurs de recevoir des prestations d’assurance-emploi à condition de suivre de la formation en classe ou en milieu de travail. Les frais de transport et de garde d’enfants sont couverts.

Surtout, une table de concertation a été mise sur pied, à la demande des porte-paroles du comité d’action, afin de réunir autour d’une même table Ottawa, Fredericton et les travailleurs. Ces réunions sont moins spectaculaires qu’une rue bloquée, mais elles risquent de générer plus de résultats.

Cela dit, ce n’est pas ce que réclament les manifestants. Ceux-ci veulent plus d’ouvrage (ce qui n’est pas du ressort des gouvernements) ou des changements aux règles d’admissibilité.

Dans ce dernier cas, il s’agit de la responsabilité du ministre fédéral Jean-Yves Duclos, lequel n’est pas un poids lourd au sein du conseil des ministres. Il est loin d’être certain qu’il jouit de suffisamment de latitude au sein du gouvernement Trudeau pour modifier le programme d’assurance-emploi comme le réclament les travailleurs saisonniers d’ici.

Nous l’invitons quand même à présenter ses arguments en personne dans la Péninsule acadienne. Cela fait partie de ses responsabilités.

Il existe des solutions. En 2016, le gouvernement Trudeau avait bonifié le programme afin d’aider des régions plus durement touchées par le ralentissement économique, notamment à la suite de l’incendie de Fort McMurray.

La décision était politique. Edmonton, par exemple, avait d’abord été exclue. Mais le gouvernement libéral a ensuite changé d’idée à la suite des critiques.

Par ailleurs, le fédéral avait mené pendant quelques années (à compter de 2005) des projets pilotes qui permettaient aux citoyens de certaines régions – notamment le Madawaska – de jouir d’un calcul de prestations plus favorable ou d’obtenir jusqu’à cinq semaines de prestations supplémentaires. L’expérience pourrait être répétée.

Reste maintenant à convaincre Ottawa de choisir une telle voie. Il est de bonne guerre pour les saisonniers de continuer de mettre de la pression sur le fédéral. Nous croyons toutefois qu’ils auront plus de succès en misant sur la table de concertation et non en bloquant des rues ou en essayant de pousser des élus à la démission.