La revanche des tiers partis

Les électeurs néo-brunswickois n’ont historiquement que faire des tiers partis. Ceux-ci sont depuis toujours condamnés à la marginalité. Il arrive parfois que l’un d’eux fasse élire un candidat (généralement le chef), mais cela ne se transforme jamais en mouvement de masse comme on l’a vu au Québec avec la montée du Parti québécois, celle de la Coalition avenir Québec et même de Québec solidaire.

Cela ne changera pas de sitôt. Ni le Parti vert, ni le Nouveau Parti démocratique et encore moins l’Alliance des gens ne s’établiront dans un avenir prévisible en tant que solution de rechange au Parti progressiste-conservateur et au Parti libéral.

Ces deux formations traditionnelles s’échangeront le pouvoir pendant encore longtemps au Nouveau-Brunswick, malgré les espoirs des partisans d’une troisième voie.

La campagne électorale actuelle est toutefois différente du fait que pour la première fois depuis des lustres, les deux principaux partis doivent surveiller de près leurs flancs.

D’abord, un rappel qu’aucun parti ne disposait de plus de la moitié des 49 circonscriptions provinciales à la dissolution de la législature. Tous doivent faire des gains. C’est là que les tiers partis et les candidats indépendants pourraient jouer un rôle plus important que prévu.

Le cas le plus médiatisé est celui de la circonscription de Moncton-Centre, laquelle est occupée par le député Chris Collins. Le président de l’Assemblée législative a reconnu avoir proféré à l’endroit d’un employé des propos «qui ont été perçus comme inappropriés» par l’auteur d’une plainte pour harcèlement à son égard.

M. Collins a entretemps été suspendu du caucus libéral. Il a de plus annoncé son intention de poursuivre le chef Brian Gallant. Un autre candidat libéral a été choisi, l’avocat et conseiller municipal Robert McKee.

Historiquement, les indépendants n’ont pas la moindre chance au Nouveau-Brunswick. Aucun n’a d’ailleurs été élu depuis 1920.

Néanmoins, M. Collins est très populaire dans sa circonscription. S’il ne l’emporte pas, il est possible qu’il divise suffisamment le vote pour permettre à la candidate progressiste-conservatrice Claudette Boudreau-Turner, une entrepreneure, de l’emporter.

La circonscription de Fredericton-Sud sera aussi à surveiller. Elle est occupée par le chef du Parti vert, David Coon.

M. Coon a bien fait depuis son élection historique. Celle-ci est toutefois en partie due à un concours de circonstances inédit. Il avait fait face à un ministre conservateur sortant (Craig Leonard), à un libéral moins connu (Roy Wiggins) ainsi qu’à un ancien ministre libéral devenu néo-démocrate (Kelly Lamrock). Tous ces gens ont obtenu 1400 voix ou plus. Le tout, dans une circonscription qui venait d’être créée et qui n’avait donc pas une longue histoire libérale ou conservatrice.

Cette situation sortant de l’ordinaire ne se reproduira pas cette année. Bien malin celui qui peut prédire quel parti réussira le mieux en profiter. Les libéraux misent d’ailleurs sur une candidature vedette à cet endroit, avec Susan Holt.

De son côté, le Parti progressiste-conservateur surveillera les circonscriptions où l’Alliance des gens a réussi à s’enraciner. Déjà, il est menacé de perdre Fredericton-Grand Lake, où le chef allianciste Kris Austin n’a perdu que par 26 votes en 2014.

L’Alliance des gens ne comptait que 18 candidats il y a quatre ans. Ils ont obtenu en moyenne de 0% à 2% des appuis. Ce parti qui fait de la lutte au bilinguisme son fer de lance prévoit cette fois présenter le double de candidat. Ses intentions de vote tournent désormais autour de 6%-7%, des chiffres semblables à ceux du NPD et du Parti vert.

Les problèmes du PC ne se résument d’ailleurs pas à Kris Austin. Le parti a échappé des circonscriptions en 2014 en raison notamment de la division de la droite. Si ce n’était des votes engrangés par l’Alliance des gens, il n’est pas certain que les libéraux Ed Doherty (Saint-Jean-Havre), Stephen Hors­man (Fredericton-Nord) et John Ames (Charlotte-Campobello, aujourd’hui renom­mée Saint Croix) auraient été élus.

Et pas besoin pour cela d’une performance spectaculaire de ce tiers parti. Dans Saint-Jean-Havre, son candidat n’avait obtenu que 115 votes. Ç’a été suffisant pour que M. Doherty se faufile avec à peine 71 voix d’avance sur le candidat PC.

Les libéraux pourraient d’ailleurs se faire jouer le même tour cette année. La chef du NPD est candidate dans cette circonscription. Sa victoire est loin d’être assurée, mais elle pourrait engranger suffisamment d’appuis pour coûter le siège aux libéraux.

Il y a donc une lutte provinciale, mais aussi plusieurs affrontements locaux et régionaux qui ont leur importance. Notez que ceux-ci auront surtout lieu dans des circonscriptions à majorité anglophone, où les électeurs semblent un tantinet plus ouverts aux tiers partis que ceux des régions à majorité acadienne.

Les tiers partis ne formeront pas le prochain gouvernement et n’obtiendront sans doute pas la balance du pouvoir. Mais les résultats de leurs candidats ainsi que de l’indépendant Chris Collins pourraient avoir un impact surprenant sur le résultat des élections.