Ce que nous aurions voulu entendre à Shippagan

L’image était étonnante. Dix candidats progressistes-conservateurs acadiens, convaincus que l’unilinguisme de leur chef Blaine Higgs prend trop de place dans cette campagne, ont organisé une conférence de presse jeudi pour parler… de l’unilinguisme de leur chef et de ses positions sur le bilinguisme officiel.

Une stratégie surprenante, donc, mais aussi audacieuse et peut-être même nécessaire. L’incapacité de Blaine Higgs à débattre dans la langue de Molière a pris une place prépondérante dans la première moitié de cette campagne électorale.

Clairement, personne au sein du Parti progressiste-conservateur n’avait vu cela venir. Aucune stratégie ou plan de communication n’avait été mis en place pour évacuer le sujet rapidement.

Il aurait été si simple pour M. Higgs de consacrer un avant-midi aux enjeux linguistiques au début de la campagne. Il aurait pu clarifier ses intentions et rassurer les Acadiens.

Le Parti progressiste-conservateur a plutôt cru qu’il ne s’agissait que d’une lubie des médias et d’une certaine élite acadienne (dixit le candidat “canadien-français” Jeannot Volpé) et que le sujet allait s’éteindre rapidement de lui-même.

Ce n’est pas le cas. Cette conférence de presse est plutôt la preuve que la question linguistique plombe la campagne conser­vatrice dans les régions francophones. En faisant du porte-à-porte, des candidats entendent des électeurs leur répondre qu’ils ne sont pas prêts à voter pour eux en raison de leur chef, au point où cela nuit à leurs probabilités d’être élus.

Décidés ou désespérés de modifier la trame narrative, ils ont tenté un grand coup.

Sur ce plan, c’est mission accomplie. Ils faisaient bon de voir ces candidats réitérer publiquement que les droits linguistiques sont importants et qu’ils valent la peine d’être défendus.

Néanmoins, il est stupéfiant que ce rassemblement se soit fait en l’absence de Blaine Higgs.

Cette conférence de presse aurait été 1000 fois plus puissante si le chef s’était déplacé et avait accompagné ses troupes.

Son nom était pourtant sur toutes les lèvres. Les candidats ont affirmé que

M. Higgs leur a dit être en faveur du bilinguisme officiel. Ils ont aussi martelé qu’il est important d’envoyer dans la capitale de nombreux députés conservateurs acadiens pour défendre les intérêts des francophones dans un éventuel gouvernement Higgs, comme à l’époque de Richard Hatfield.

De plus, cette sortie a été organisée indépendamment de l’équipe de campagne conservatrice, si bien que les candidats ont énoncé des affirmations que vous ne verrez jamais un premier ministre Higgs répéter.

Claude Landry (candidat PC dans Tracadie-Sheila) s’est par exemple engagé à faire en sorte que les sous-ministres et les sous-ministres adjoints soient en mesure de s’exprimer dans les deux langues officielles.

Il y a plus de chance que Blaine Higgs autorise la chasse à la licorne que d’accorder son appui à une telle mesure.

On a aussi présenté M. Higgs comme étant un «défenseur des langues officielles». Certaines de ses positions, notamment celle d’embaucher des unilingues anglophones pour occuper des postes désignés bilingues, laissent pourtant planer des doutes sur la véracité de cette affirmation.

Bref, ce rassemblement nous a permis d’apprendre ce que nous savions déjà, soit que les candidats progressistes-conservateurs acadiens appuient les droits linguistiques et ont confiance en leur chef pour les faire respecter.

Le contraire eût été surprenant.

Nous aurions plutôt voulu voir ces candidats s’engager à servir de rempart au sein d’un gouvernement Higgs.

Nous espérions les entendre affirmer qu’ils n’accepteront jamais un recul de nos droits linguistiques, qu’ils s’opposeront à leurs collègues et même à leur chef s’ils s’engagent dans la mauvaise direction et qu’ils seraient prêts à abandonner leur place au sein du caucus (advenant qu’ils soient élus) si un gouvernement Higgs décidait d’éliminer le Réseau de santé Vitalité, d’affaiblir le commissariat aux langues officielles ou autres mesures inacceptables du genre.

Une telle déclaration, avec un Blaine Higgs présent pour appuyer leurs revendications, aurait donné une toute autre valeur au rassemblement de Shippagan. Nous devrons plutôt nous contenter de la parole de candidats qui disent avoir la certitude que

M. Higgs est un allié de la francophonie.

Les dix candidats n’ont pas voulu aller plus loin et c’est leur privilège. Ils font le pari que leur sortie de groupe sera suffisante pour convaincre leurs électeurs que Blaine Higgs ne représente pas une menace à leurs droits.

Peut-être ont-ils raison. Il sera impossible pour nous de le savoir avant le jour du scrutin. Mais les candidats auront très rapidement leur réponse en continuant leur porte-à-porte.