La ligne dans le sable de Robert Gauvin

Que fera le seul député acadien du Parti progressiste-conservateur, Robert Gauvin? La question est sur toutes les lèvres cette semaine. La réponse pourrait en surprendre quelques-uns, mais aussi en décevoir d’autres.

La soirée électorale de lundi s’annonçait hautement imprévisible. Les électeurs ne nous ont pas déçus. Le Parti progressiste-conservateur a terminé la soirée avec 22 députés, soit un de plus que le Parti libéral, lequel refuse néanmoins de concéder la victoire. Brian Gallant est toujours le premier ministre et entend rappeler bientôt l’Assemblée législative afin de voir s’il a la confiance de celle-ci.

Ajoutons à cela la percée du Parti vert et de l’Alliance des gens, qui ont fait élire trois députés chacun, et nous nous retrouvons ainsi dans une situation particulière. Nous n’avons pas terminé d’analyser les tenants et aboutissants de tout cela.

Alors que tous s’interrogent à savoir si les deux tiers partis donneront leur appui à l’un des deux partis traditionnels, c’est plutôt un député progressiste-conservateur qui a retenu l’attention dans les derniers jours.

Robert Gauvin a remporté une belle victoire dans Shippagan-Lamèque-Miscou aux dépens du ministre libéral sortant Wilfred Roussel. Cela fait de lui le seul député francophone du PC. Une énorme responsabilité dans le contexte actuel.

En effet, le chef Blaine Higgs a déclaré la semaine dernière être ouvert à gouverner avec l’aide de n’importe quel autre parti, y compris l’Alliance des gens.

Nous avons écrit en éditorial que cette proposition nous est inacceptable. Tout parti qui aspire à gouverner doit se tenir loin de cette formation politique dont les propositions visent à enlever des droits à la minorité francophone.

Nous ne sommes pas les seuls à penser ainsi. Des dizaines de maires, d’élus, de représentants de la société civile acadienne et des simples citoyens ont signé une lettre dont vous avez pu lire le contenu dans l’Acadie Nouvelle. Leur message est clair: «NON à toute coalition avec la People’s Alliance».

Le nouveau député Gauvin a lui aussi critiqué l’Alliance des gens. Il s’est de plus fait remarquer en affirmant que «la longévité de Blaine Higgs va dépendre de la façon dont il va traiter les Acadiens».

Plusieurs fantasment depuis à l’idée de le voir traverser l’Assemblée législative, joindre le Parti libéral ou devenir le président de la législature. Cela donnerait ainsi aux rouges la voix qui leur manque pour gouverner avec l’aide d’un tiers parti. Un peu comme s’il n’y avait qu’une seule formation politique acceptable et que M. Gauvin, en tant qu’Acadien, avait le devoir de la joindre.

Il ne faut pas charrier.

Robert Gauvin ne s’est pas lancé en politique les yeux fermés et n’a pas choisi sa formation politique au hasard.

Il a été élu dans une circonscription qui a souvent fait confiance au Parti progressiste-conservateur. Il appuie le programme électoral du parti, y compris la promesse d’embaucher des ambulanciers unilingues afin d’occuper des postes bilingues, laquelle est inscrite noir sur blanc dans le document.

De plus, il défend son chef depuis le début de la campagne. Il a affirmé lui avoir parlé à plusieurs reprises et que celui-ci l’a rassuré. À ses yeux, Blaine Higgs n’enlèvera jamais de droits linguistiques aux Acadiens.

Poussons notre analyse un peu plus loin. Il n’y a aucune manière de savoir ce que pense réellement M. Gauvin, ni d’obtenir le verbatim de ses discussions avec M. Higgs. Il n’a toutefois jamais dit clairement qu’il refuserait de participer à un gouvernement qui s’appuierait sur l’Alliance des gens. Il a plutôt indiqué qu’il n’était pas prêt à négocier son appui inconditionnel au bilinguisme officiel.

Cela n’exclut pas qu’il devienne ministre au sein d’un éventuel gouvernement Higgs qui aurait l’appui de l’Alliance. À moins, évidemment, que son chef ait l’inconscience de signer une entente de coalition qui comprendrait des mesures comme la suppression du commissariat aux langues officielles ou la fusion des régies de la santé anglophone et francophone.

Blaine Higgs n’a encore rien dit de tel. Il faudra quand même des actions concrètes pour que son «Acadiens, Acadiennes, je ne vous laisserai pas tomber» devienne autre chose qu’un slogan. Mais pour le moment, il n’a pas donné d’indications voulant que nos droits linguistiques soient à vendre pour obtenir l’appui de l’Alliance des gens.

Robert Gauvin sait qu’il a le pouvoir de nuire considérablement aux chances de son chef de gouverner le Nouveau-Brunswick s’il l’abandonne et qu’il dispose en quelque sorte d’une balance du pouvoir.

C’est pourquoi il s’est permis de tracer une ligne dans le sable. Elle n’est pas aussi longue et aussi claire que nous le souhaiterions. Ce n’est pas un rempart. Mais il s’agit d’un avertissement sévère, du genre de ceux que les chefs de partis n’ont pas l’habitude de recevoir de leurs députés. Robert Gauvin a du mérite de s’être tenu debout de cette manière.