Postes: pour que l’histoire ne se répète pas

C’est un grand classique canadien. Postes Canada et son syndicat négocient afin de signer une nouvelle convention collective. Les négos piétinent. Une grève ou un lock-out est déclenché ou sur le point de l’être. Ottawa s’en mêle. Et finalement, une entente est conclue, jamais à la satisfaction de tous. La paix revient… jusqu’au prochain conflit.

Cette histoire, tous les Néo-Brunswickois la connaissent. Elle se répète à intervalles réguliers, avec quelques petites variantes.

En 1997, les employés des postes avaient déclenché la grève. Elle a duré deux semaines avant d’être interrompue abruptement par une loi spéciale du gouvernement obligeant les syndiqués à retourner au travail.

En 2003, une nouvelle grève est sur le point d’être déclenchée. Peut-être échaudés par l’intervention du fédéral six ans auparavant, les travailleurs acceptent à trois reprises de repousser l’échéancier. Une entente de principe est finalement conclue.

En 2011, Postes Canada décrète un lock-out en réaction à deux semaines de grèves tournantes. Les négociations sont rompues. Le gouvernement Harper adopte un projet de loi qui prévoit des augmentations de salaire inférieures à celles contenues dans la dernière offre de l’employeur.

En 2016, la méfiance est toujours grande entre les deux parties. Deux menaces de lock-out suivies d’un vote de grève poussent le premier ministre Justin Trudeau à intervenir auprès des belligérants. Surprise! Il précise toutefois qu’il n’y aura pas de loi spéciale. Une entente de principe est ensuite conclue.

Tout cela nous mène à 2018. Onze mois de négociations, suivies d’une série de grèves tournantes (Moncton et Saint-Jean ont été particulièrement touchées), puis d’une loi de retour forcé juste à temps pour que tous les colis soient expédiés à temps pour les Fêtes.

Deux longues décennies pendant lesquelles le scénario s’est presque toujours répété d’une négociation à l’autre.

Plusieurs raisons expliquent cette situation, la principale étant la mauvaise relation qu’entretiennent les deux parties.

Ces conflits de travail à répétition ont laissé des séquelles. Les syndiqués se plaignent de devoir se serrer la ceinture pendant que les cadres se partagent des millions de dollars en salaires et primes de toutes sortes.

Le fait que Postes Canada est une société d’État joue aussi dans la dynamique. Facile d’être intransigeant et de déclencher une grève ou un lock-out quand on sait que l’avenir de l’entreprise n’est pas menacé et qu’au pire, il suffira d’augmenter le prix des timbres pour éponger les pertes.

Le point le plus important est toutefois le fait que les tâches des employés ont beaucoup évolué. L’avènement d’internet a eu pour effet de diminuer le volume de lettres. À l’inverse, le commerce électronique a explosé. Le syndicat affirme que cela alourdit la tâche de ses membres en plus de provoquer une augmentation du nombre de blessures.

L’ennui pour les syndiqués, c’est qu’ils n’arrivent pas à obtenir la sympathie de la population. Postes Canada le sait. Le gouvernement fédéral aussi. C’est pourquoi tant les libéraux (en 1997 et en 2018) que les conservateurs (en 2011) ne se gênent pas pour forcer les employés à quitter les piquets.

Autre problème majeur, les grèves tournantes ne nuisent pas seulement à Postes Canada. Elles causent des ennuis au groupe qui jouit de la plus grande influence auprès des décideurs à Ottawa: les gens d’affaires.

Chaque fois qu’un conflit est déclenché aux postes, le gouvernement est préoccupé par l’impact qu’il aura sur les entreprises.

En 2011, la ministre du Travail Lisa Raitt avait justifié l’intervention du gouvernement Harper en disant que le conflit «affecte l’économie nationale». En 2018, Patty Hajdu (à la tête de ce même ministère) a dit qu’une loi est nécessaire afin «d’éviter de nuire davantage à l’économie canadienne».

Il faut dire qu’en choisissant de déclencher leur grève juste avant Noël, les syndiqués ont couru après les problèmes. Il était évident que le fédéral ne laisserait pas sa société d’État être paralysée pendant une période commerciale aussi cruciale.

Qui a raison? Qui a tort? Il n’y a pas de bonnes réponses. Tant la direction que le syndicat se battent pour des enjeux importants et légitimes.

Nous saluons toutefois la réaction mesurée du gouvernement Trudeau, qui n’a pas imposé de convention collective. Il a plutôt décrété la médiation comme mode de règlement des différends ainsi qu’un processus d’arbitrage. L’arbitre pourrait choisir une proposition ou l’autre, ou encore présenter une solution mitoyenne.

Le syndicat affirme que le fédéral lui a enlevé son droit de grève et que cela serait anticonstitutionnel. En attendant qu’il en fasse la preuve devant les tribunaux, il faut un mécanisme pour mettre fin au cycle des grèves et des lois spéciales.

Celui mis en place par le gouvernement Trudeau n’est pas parfait, mais il a le mérite de laisser plus de place aux négociations et au compromis que les lois-matraques du passé.