L’Acadie en perte d’influence

Le dévoilement par l’Acadie Nouvelle de son classement annuel des Néo-Brunswickois francophones les plus influents laisse peu de nos lecteurs indifférents.

Si notre liste ne fait jamais l’unanimité en plus de susciter de vives réactions, elle permet de dresser un portrait de ces hommes et de ces femmes dont l’action a un impact sur le plus grand nombre de Néo-Brunswickois.

Un regard sur le classement de 2017 et celui de cette année nous mène vers une première conclusion: les Néo-Brunswickois francophones ont perdu énormément d’influence politique dans les derniers mois.

Ce n’est pas là une surprise.

À la même date l’année dernière, notre liste comprenait le premier ministre Brian Gallant au premier rang, le ministre de la Santé Benoît Bourque (4), le ministre de l’Environnement et des Gouvernements locaux Serge Rousselle (6) de même que le président du Conseil du trésor et ministre de l’Éducation postsecondaire Roger Melanson (9).

Un nouveau gouvernement a été élu. Il ne compte qu’un seul député acadien: le vice-premier ministre Robert Gauvin, de Shippagan-Lamèque-Miscou.

Notons tout de même que le premier ministre Blaine Higgs s’est adjoint l’aide d’un chef de cabinet et d’un secrétaire principal acadiens: Louis Léger et Paul D’Astous. L’Acadie n’est donc pas sans voix au pouvoir.

Néanmoins, il faut bien le dire, c’est un peu par défaut que le vice-premier ministre Robert Gauvin a été nommé Néo-Brunswickois francophone le plus influent par le comité éditorial de l’Acadie Nouvelle.

Sur papier, M. Gauvin a plus de pouvoir que n’importe quel autre Acadien.

Rares sont les Néo-Brunswickois qui, comme lui, peuvent obtenir le premier ministre au bout du fil aussitôt que le besoin s’en fait sentir. Il prend d’ailleurs le crédit pour avoir convaincu celui-ci de ne pas annuler la révision judiciaire de la décision arbitrale à propos d’Ambulance NB.

Le vice-premier ministre semble aussi avoir le feu vert de son chef pour exprimer sa pensée comme bon lui semble.

L’ennui, c’est que ses collègues au gouvernement ne se gênent pas pour ignorer ses déclarations et parfois même dire le contraire.

Il y a d’abord eu l’épisode du pont de Shippagan. Le premier ministre Higgs a indiqué qu’une évaluation aura lieu afin de déterminer s’il faut reconstruire la structure ou la réparer. Le lendemain, M. Gauvin a plutôt promis qu’un nouveau pont sera construit le plus rapidement possible.

Un scénario semblable s’est joué lors de l’annonce controversée du ministre de la Santé, Ted Flemming, qui a ordonné à Ambulance NB d’abandonner ses exigences linguistiques à l’embauche. M. Gauvin a tenté de calmer le jeu en rappelant qu’une révision judiciaire est en cours. M. Flemming l’a contredit en soutenant qu’il ne tiendrait pas compte du résultat de celle-ci.

Le vice-premier ministre avait accepté de participer à une rencontre de fin d’année avec l’Acadie Nouvelle, avant de se défiler. À Radio-Canada, il a toutefois affirmé essayer de retarder le plus longtemps possible l’application des directives concernant l’abandon des exigences linguistiques.

Le ministère de la Santé a réagi à cette allégation en précisant que rien n’a changé, que les nouvelles directives devaient être appliquées immédiatement.

Et que dire de cette confidence de M. Gauvin, où il a avoué avoir appris la nature de l’annonce de son collègue de la Santé tout juste avant la conférence de presse? «Je n’étais pas au courant de ce qui allait être dit. On m’a passé un papier deux minutes avant que je rentre», a-t-il témoigné.

En fait, toute l’influence de Robert Gauvin est concentrée dans le fait qu’il peut à tout moment quitter le Parti progressiste-conservateur s’il décide qu’on tente de lui faire avaler une couleuvre de trop. Il manquerait alors un siège au gouvernement et à la People’s Alliance pour manoeuvrer à leur guise.

L’ennui est qu’en abattant cette ultime carte, Robert Gauvin perdrait ce qui lui reste d’influence.

Pour le moment, ce scénario hypothétique ne semble pas faire perdre le sommeil au premier ministre et à sa garde rapprochée. Blaine Higgs fait beaucoup plus d’efforts pour satisfaire son allié Kris Austin.

L’influence de ce dernier s’est fait sentir dans le dossier des ambulances, bien sûr, mais aussi dans la rédaction du discours du Trône. Dans les deux cas, Robert Gauvin a confié ne pas avoir été consulté.

Notre province compte plus que sa part d’hommes et de femmes francophones de pouvoir dans toutes les sphères de la société. Mais quand vient le moment de prendre des décisions qui influeront sur la vie des Néo-Brunswickois, les voix francophones sont peu nombreuses dans la capitale.

Souhaitons qu’en 2019, Robert Gauvin, loin de démissionner, sache faire entendre la sienne et convaincre son patron de même que ses collègues qu’il est possible d’atteindre leurs objectifs légitimes sans rogner sur les droits de la minorité francophone.