L’autopsie des Jeux

Les Jeux de la Francophonie sont morts, du moins la mouture Moncton-Dieppe 2021. Alors que le cadavre est encore chaud, faisons l’autopsie du défunt afin de bien comprendre les causes de son décès.

Comme tout événement d’importance, cela commence et se termine avec le comité organisateur. Quand un événement est une grande réussite, c’est sur lui que rejaillissent la gloire et le mérite. Mais quand le tout se transforme en fiasco, il est difficile pour le comité d’éviter quelque blâme que ce soit.

Le comité organisateur ne peut être blâmé pour l’explosion des coûts. Ce n’est pas lui qui les avait grossièrement sous-estimés à 17,5 millions $.

L’ennui, c’est que les organisateurs ont présenté plus de deux ans plus tard une soumission de 130 millions $ qui leur a fait perdre toute crédibilité quand celle-ci est devenue publique. Plusieurs chiffres ont ensuite été évoqués par différents partenaires. Deux jours avant que le gouvernement Higgs a annoncé qu’il retirait ses billes, le comité organisateur a proposé d’organiser des Jeux à 62 millions $.

Tout ça ne fait pas très sérieux. Cette nouvelle estimation est-elle fiable? Qu’est-ce qui nous garantit que ce dernier budget sera respecté, sans un mégadépassement de coûts qui serait découvert durant l’été 2021, une fois l’événement sportif et culturel terminé?

À ce point-ci, plus personne ne croit les chiffres des organisateurs. Ils auraient annoncé que les Jeux ne coûteront finalement que 10 millions $ que la nouvelle aurait été accueillie avec un haussement d’épaules. Dans ces circonstances, il devenait de plus en plus difficile pour le gouvernement d’engager des fonds dans l’initiative.

D’autres partagent toutefois la responsabilité de la fin des Jeux de Moncton-Dieppe 2021.

Ce dossier, à la base, a été mené par le gouvernement du Nouveau-Brunswick, alors qu’il était dirigé par le libéral Brian Gallant. Ce gouvernement a nommé plusieurs membres du comité organisateur.

Le gouvernement Gallant s’est lancé sans se préoccuper de l’ampleur et des coûts de l’organisation de l’événement. L’Organisation internationale de la Francophonie dit aux États-Membres que les Jeux coûtent environ 17 millions $ à organiser, même si elle sait pertinemment que ce n’est pas le cas.

Par dessein ou par naïveté, les libéraux ont plongé dans cette aventure en utilisant les chiffres irréalistes de l’OIF. Ils auraient dû être plus prudents. Sherbrooke, qui avait posé sa candidature contre Moncton-Dieppe, avait évalué les coûts à 50 millions $. Un chiffre encore trop bas, mais tout de même plus près de la réalité.

Une mention spéciale ici au gouvernement fédéral, qui n’a pas porté le coup mortel mais qui, en refusant de modifier sa formule de financement, savait qu’il condamnait ceux-ci.

La culpabilité du gouvernement progressiste-conservateur de Blaine Higgs est plus difficile à prouver.

Il est celui qui a porté le coup fatidique en imposant un ultimatum arbitraire au gouvernement fédéral alors qu’il se doutait bien qu’il le rejetterait, en refusant de présenter un nouveau plan d’affaires, en ne faisant preuve d’aucun leadership et en se retirant de l’organisation.

Mais il compte aussi sur un alibi. Le gouvernement Higgs s’est fait élire en bonne et due forme, quoiqu’avec une minorité, en promettant une gestion plus serrée des dépenses. Alors que des projets de rénovation d’écoles secondaires sont mis au rencart et qu’un budget austère et équilibré nous attend dans un peu plus d’un mois, pouvait-on raisonnablement nous attendre à ce que le provincial triple sa part?

Notons d’ailleurs que ni Moncton ni Dieppe n’étaient trop chauds à l’idée de dépenser plus d’argent que ce qui était prévu.

Il y a un dernier coupable dont nous avons peu parlé dans les derniers mois, mais qui a pourtant aussi sa part de responsabilité: la communauté acadienne.

Si les Jeux de la Francophonie avaient été importants au coeur des Néo-Brunswickois, les personnes susnommées dans cet éditorial auraient pu être incitées à faire des pieds et des mains pour sauver l’événement.

Au contraire, nous avons senti une apathie de la population, laquelle s’est surtout insurgée contre l’escalade des coûts. Disons que ça fera pas mal plus de bruit si le gouvernement Higgs devait annoncer prochainement la fermeture d’une école ou d’un hôpital.

En tenant compte que d’autres événements sportifs d’envergure n’ont pas toujours fait salle comble par le passé, il est permis de croire que le nombre de spectateurs aurait été moins élevé que prévu, ce qui aurait augmenté d’autant le risque de déficit.

La mort des Jeux de 2021 est un bien triste événement. Rien n’aurait toutefois pu sauver ceux-ci, tant les coups ont été portés de tous les côtés.