L’héritage dont personne ne veut

Brian Gallant n’est plus premier ministre, ni chef du Parti libéral. Celui qui est désormais simple député de Baie-de-Shediac-Dieppe quitte avec un bilan plus robuste qu’il en a l’air, mais lègue aussi un héritage qui risque de n’être réclamé par personne.

Brian Gallant n’a été premier ministre que pendant quatre années. C’est bien peu pour laisser sa marque sur une province.

Prenez en exemple le libéral Shawn Graham et le progressiste-conservateur David Alward, tous les deux défaits après un seul mandat. Vous pourrez sûrement vous souvenir de quelques controverses qui ont pimenté leurs années au pouvoir. Shawn Graham, en particulier, était un abonné aux pages frontispices des journaux, avec sa décision de vendre Énergie NB, sa fixation sur l’autosuffisance et le fiasco Atcon.

Mais il est plus difficile de se souvenir de leurs principaux accomplissements. Cela ne signifie pas qu’ils se sont tourné les pouces, bien sûr. Mais avec à peine quatre ans à gouverner la province, leurs principales réussites sont tombées dans l’oubli.

Tel est le sort qui attend les premiers ministres qui n’ont pas été réélus. Brian Gallant n’y échappera sans doute pas.

Pendant ses années au pouvoir, il aura souvent gouverné à gauche (du moins, socialement) du spectre politique, même si M. Gallant a rejeté cette épithète, la semaine dernière, lors d’une rencontre éditoriale à l’Acadie Nouvelle.

M. Gallant croit que le gouvernement provincial doit jouer un rôle pour réduire les inégalités sociales.

Il est celui qui a mis fin, en tout début de mandat, à une règle inique qui forçait les femmes à obtenir l’approbation de deux médecins avant de pouvoir subir un avortement dans un hôpital de la province. Son programme d’aide et d’amélioration des garderies a été retenu par son successeur, le premier ministre Blaine Higgs. Il a aussi instauré un programme de gratuité des droits de scolarité à l’endroit des familles moins riches.

Une initiative qui pourrait toutefois être torpillée lors du dépôt du premier budget du nouveau gouvernement.

Brian Gallant a aussi profité grandement de l’élection à Ottawa de Justin Trudeau, un premier ministre avec qui il partage beaucoup d’atomes crochus, tant sur le plan politique que personnel. Des investissements majeurs ont eu lieu (routes, aéroport de Bathurst, pont de la rivière Petitcodiac, etc.) grâce à la collaboration des deux gouvernements.

Maintenant à l’orée de sa carrière politique, M. Gallant a choisi de consacrer ses derniers moments à parler d’un sujet qui a été une épine dans son pied tout au long de son mandat à la tête de la province: le bilinguisme officiel.

M. Gallant n’est pas le seul ancien premier ministre néo-brunswickois à avoir rédigé un rapport sur les langues officielles après avoir subi une défaite électorale. Bernard Lord avait fait de même en 2008.

Mais à la différence de M. Gallant, M. Lord avait agi à la demande d’Ottawa. Son rapport avait servi de base au plan d’action pour les langues officielles du gouvernement Harper.

Il n’y a aucune chance que le rapport Gallant soit adopté par qui que ce soit.

Les progressistes-conservateurs ne toucheront pas à son document avec une perche de 20 pieds, alors que le prochain chef libéral voudra normalement mettre la question linguistique sur les lignes de côté afin de réussir une percée dans le sud anglophone.

Brian Gallant ne se fait pas d’illusions à ce sujet. Il a reconnu à l’Acadie Nouvelle qu’il serait satisfait si quelques-unes de ses recommandations étaient retenues.

Le rapport en question aurait pu être surnommé «34 recommandations pour apaiser la majorité anglophone». La mission première de l’auteur semble en effet non pas de bonifier la qualité des services gouvernementaux en français, mais de répondre aux critiques des plus fervents opposants au bilinguisme officiel.

On ne peut s’empêcher de sourire en lisant que M. Gallant recommande d’accorder plus de moyens au Commissariat aux langues officielles du N.-B., lui qui a rejeté de nombreuses demandes en ce sens tout au long de son mandat.

Cela dit, il serait vain de vouloir réécrire l’histoire. M. Gallant lui-même reconnaît qu’il a tenté de faire passer la question des droits linguistiques «sous le radar» et qu’il aurait dû parler davantage des bénéfices du bilinguisme quand il était au pouvoir.

Brian Gallant a raison en écrivant que les tensions linguistiques sont attisées par la désinformation et qu’il est de la responsabilité du premier ministre, peu importe sa couleur politique, de promouvoir et de rétablir les faits. Dommage qu’il l’a compris si tard.

Les écrits restent. Son rapport pourra peut-être inspirer ses successeurs. Il est toutefois plus probable qu’il tombe dans l’oubli, tout comme l’ont été bien des documents et bien des décisions des gouvernements Graham et Alward.