Le cannabis et la chemise des contribuables

À moins d’un revirement spectaculaire, le gouvernement du Nouveau-Brunswick perdra des millions de dollars dans la vente de cannabis. Une partie de ces pertes sera due à des éléments hors de son contrôle. Néanmoins, la question se pose: pendant combien de temps devrons-nous tolérer cette saignée des fonds publics?

Nous l’avions déjà écrit en éditorial dès 2017, le gouvernement libéral de Brian Gallant a fait le choix de mettre en place le système de vente de cannabis le plus coûteux qui soit.

Il aurait pu mettre ce produit en vente à l’intérieur de son réseau de succursales déjà existant d’Alcool NB. Il aurait pu aussi confier ce travail au secteur privé, que ce soit en lui laissant ouvrir des magasins spécialisés, des dispensaires réglementés ou en faisant confiance à des commerces déjà existants (les pharmacies, par exemple).

Il a plutôt choisi d’ouvrir un réseau public provincial de succursales, avec tout ce que ça implique en matière de force ouvrière, d’infrastructures et de baux.

Il était prévisible que la société de la Couronne perdrait de l’argent dans l’aventure. Ne restait qu’à savoir combien.

Fredericton prévoyait initialement des revenus de 7,2 millions $ pour l’année financière 2018-2019, ce qui aurait été suffisant, selon la province, pour ne pas terminer dans le rouge. Deux imprévus sont toutefois venus déjouer ce pronostic déjà optimiste.

D’abord, le fédéral a repoussé de juillet en octobre la légalisation. Quatre longs mois pendant lesquels la province a dû payer des loyers, des fournisseurs et des employés, mais sans pouvoir engranger de revenus.

Surtout, les fournisseurs de cannabis n’ont pas réussi à suffire à la demande. Cannabis NB, malgré ses contrats d’approvisionnement, n’a pu échapper à la pénurie nationale. Des étagères vides ont contribué à faire fuir les consommateurs. Les gigantesques files d’attente dont nous avons été témoins lors de l’ouverture officielle des magasins de Cannabis NB sont aujourd’hui un souvenir bien lointain.

Par ailleurs, rien ne permet de croire que le marché noir a été ébranlé par l’arrivée de son compétiteur gouvernemental. La marijuana illégale est moins dispendieuse et surtout plus accessible, la province ayant fait le choix de limiter son offre (la plupart des régions ne comptent qu’une seule succursale).

Alors maintenant, que faire?

Le nouveau gouvernement progressiste-conservateur a fait le choix responsable de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, même si la création d’une nouvelle société de la Couronne n’est pas dans l’ADN du parti.

Il ne sera toutefois pas toujours patient, et avec raison. L’argent des contribuables ne doit pas servir à éponger éternellement des pertes, surtout si celles-ci devaient se calculer en millions de dollars, comme cela semble vouloir être le cas.

Cela dit, avant de fermer les livres et d’envoyer les employés de Cannabis NB au chômage, il faut lui donner le temps de réussir. À long terme, deux éléments jouent en leur faveur.

D’abord, les fournisseurs finiront bien un jour ou l’autre par suffire à la demande. Il est injuste de blâmer Cannabis NB pour ses faibles ventes alors que ses étagères sont vides pour des raisons hors de son contrôle.

De plus, on a tendance à l’oublier, mais une deuxième légalisation approche. À compter d’octobre, Ottawa permettra la commercialisation des produits comestibles à base de cannabis.

Cela signifie que les magasins n’accueilleront plus seulement les fumeurs, mais aussi tous ceux qui veulent déguster des mets à base de cannabis. Il est permis de croire que ces nouveaux produits attireront une nouvelle clientèle.

C’est sans compter que le marché noir fera peu ou pas concurrence à Cannabis NB dans ce domaine. Le revendeur du coin peut vous vendre autant de joints que vous le désirez et pour beaucoup moins cher que le gouvernement. Il est toutefois peu probable qu’il vende des muffins ou des brownies à saveur de marijuana.

Mais cela sera-t-il suffisant pour permettre à la société de la Couronne d’être profitable? C’est la question à plusieurs millions de dollars (provenant des poches des contribuables).

Le gouvernement est nouveau dans le marché de la drogue et il est normal qu’il y éprouve des difficultés. On peut supposer que s’il créait Alcool NB à partir de zéro demain matin, il ne réaliserait pas immédiatement des dizaines de millions de dollars en profits comme c’est le cas présentement.

Cannabis NB devra néanmoins faire la preuve dans les prochaines années qu’elle peut faire croître sa clientèle et prendre petit à petit la place du marché noir, et ce, sans que les contribuables n’y perdent leur chemise.

Sinon, des décisions difficiles s’imposeront.