La prière dans les églises

Il est étonnant qu’en 2019, les députés de l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick et ceux de la Chambre des communes du Canada récitent encore une prière avant d’entreprendre leurs travaux législatifs. La croisade d’un député vert à Fredericton n’y changera rien. La prière est là pour rester encore longtemps.

Quand l’émission humoristique Infoman s’est payé la tête des Néo-Brunswickois en montrant le vice-premier ministre Robert Gauvin faire la lecture d’une prière à la législature, il était évident que cela provoquerait des discussions sur le sujet.

Le député Kevin Arseneau n’a cependant pas eu besoin de personne au Québec pour s’insurger contre cette pratique. Chaque jour, il reste en dehors de la chambre pendant la lecture de la prière.

Il déposera bientôt une motion demandant le retrait de celle-ci au profit d’un moment de recueillement qui ne ferait référence à aucune religion.

Il n’y a aucune chance que sa motion soit adoptée.

Déjà, le premier ministre Blaine Higgs et le chef de la People’s Alliance, Kris Austin, un ancien pasteur baptiste dont la formation politique détient la balance du pouvoir, ont fait savoir qu’ils tiennent au maintien de cette tradition.

Kevin Arseneau a toutefois le mérite de forcer une réflexion. Le gouvernement du Nouveau-Brunswick est neutre, dans le sens qu’il ne se mêle pas de religion. Les citoyens de confession chrétienne ne jouissent pas de privilèges auprès de l’État comparativement à ceux qui sont de confession musulmane, juive ou autres, sans oublier les non-croyants.

Alors, pourquoi le règlement de l’Assemblée législative impose-t-il l’obligation aux députés du Nouveau-Brunswick, dont plusieurs ne fréquentent de toute façon pas les églises à l’exception d’événements spéciaux (mariages, funérailles, messe de Noël, etc), de réciter une prière chaque jour de session?

Pour trouver la réponse, il faut remonter dans le temps. Les députés ont adopté cette pratique il y a plus de deux siècles. À l’époque, la religion prenait une place prépondérante dans la vie des citoyens.

La prière de l’Assemblée législative contient aussi un long laïus dans lequel les députés demandent à Dieu de «regarder avec faveur» la reine Elizabeth II. Ils demandent au Seigneur de lui donner «l’abondance de vos dons célestes» de même que la santé et le bonheur d’une longue vie, ainsi que de la fortifier afin qu’elle triomphe de ses ennemis.

Cela s’explique par le fait que le Nouveau-Brunswick a été fondé en tant que juridiction après l’arrivée massive de loyalistes fidèles à la Couronne britannique, qui avaient fui la révolution américaine.

Installés au pouvoir, ils ont rapidement pris des mesures pour mettre de l’avant leur foi et leurs allégeances.

Le Nouveau-Brunswick était déjà habité à leur arrivée par des Acadiens catholiques, pour qui la déportation acadienne n’était pas comme aujourd’hui un très lointain souvenir.

En priant chaque jour Dieu de protéger «Notre très gracieuse Dame Souveraine», les loyalistes rappelaient ainsi au peuple acadien, lesquel ne disposait d’à peu près aucun droit et aucune représentation politique, qui étaient les véritables patrons dans la province.

Les Acadiens de l’époque seraient sans doute bien déçus de voir leurs descendants répéter chaque jour ces paroles.

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts couverts depuis le 19e siècle, si bien que cette tradition est devenue archaïque.

La religion prend moins de place dans nos vies, les gens sont moins croyants, les églises sont à moitié vides, la catéchèse a disparu des écoles, etc.

Par ailleurs, l’Assemblée législative est le lieu de travail des députés. Connaissez-vous beaucoup d’autres employeurs qui exigent de leur personnel une prière chaque matin?

Le fait que cette prière existe depuis si longtemps sans que personne (à l’exception récente de Kevin Arseneau) ne se pose trop de questions à ce sujet démontre par ailleurs l’absence de diversité à l’Assemblée législative du Nouveau-Brunswick.

Notre députation est composée majoritairement d’hommes blancs grisonnants chrétiens (pratiquants ou non). On y retrouve très peu de femmes et aucune minorité ethnique ou religieuse.

Il fut une époque pas si lointaine où les élèves devaient réciter le Notre Père au début des classes. Ce n’est plus le cas. Les temps changent.

Cela dit, il n’est pas nécessaire non plus d’en faire un grand débat de société. Ne faisons pas l’erreur du Québec, où des enjeux portant sur la laïcité de l’État dominent les manchettes depuis près d’une décennie.

Le député Kevin Arseneau comptera relativement peu d’appuis, le jour du vote. Néanmoins, son initiative reste louable.

La religion et la politique n’ont rien à faire ensemble. La place de la prière est dans les églises ou autres lieux appropriés. Pas à l’Assemblée législative.