Invitation au favoritisme

Quelle étrange décision du gouvernement Higgs de remettre à chaque député une enveloppe de 50 000$ qui pourra être dépensée dans des projets d’infrastructures de leur choix.

Les progressistes-conservateurs s’étaient pourtant engagés, dans leur programme électoral, à «Dépolitiser les routes et les infrastructures». Voilà qu’ils font le contraire, quoique à petite échelle.

À la base, l’idée ne semble pourtant pas vilaine. Chaque circonscription aura droit au même montant d’argent, peu importe pour qui les électeurs ont voté, s’il s’agit d’un château fort ou d’une circonscription dont le vote sera crucial lors des prochaines élections, etc. Un programme «juste et équitable», a énoncé la ministre responsable, Andrea Anderson-Mason.

Le nouveau programme semble inspiré d’une certaine vision de la droite qui gagne en popularité en Occident, soit qu’il faut se méfier du jugement des fonctionnaires et que personne ne sait mieux que la communauté ce qui est bon pour elle.

Ce sont ces mêmes gens qui répètent comme un Évangile le fameux slogan électoral de l’ancien président américain Ronald Reagan, qui affirmait dans les années 1980 que «le gouvernement n’est pas la solution, il est le problème».

Le gouvernement Higgs ne va pas aussi loin. Les propos de Mme Anderson-Mason, qui veut financer les projets qui viennent de la base, sans égard aux dictats des fonctionnaires, s’inspirent néanmoins (volontairement ou pas) de cette mouvance.

Par ailleurs, ce Fonds d’investissement communautaire va à l’encontre de la volonté du premier ministre Blaine Higgs de mieux gérer les fonds existants.

Nous parlons pourtant d’une administration qui a mis fin à des projets d’infrastructures et qui a défendu ces décisions en affirmant que ce n’est pas parce qu’il y a de l’argent disponible qu’il faut le dilapider.

Or, c’est exactement ce qui va arriver. On offre de l’argent aux députés et on leur dit de le dépenser. La somme de 50 000$ n’est pas énorme. Mais quand on la multiplie par 49 députés, on s’aperçoit que ce sont 2,45 millions $ qui seront versés sans s’interroger s’il s’agit là de l’utilisation la plus judicieuse.

Cet argent ne sort pas de nulle part. Une bonne partie provient du Fonds de développement économique et d’innovation pour le nord du N.-B., qui vient notamment en aide aux régions rurales acadiennes.

Par ailleurs, il est faux de dire que ce fonds est «juste et équitable». Il profitera plus aux municipalités importantes, puisque celles-ci comptent le plus grand nombre de circonscriptions. La Ville de Moncton, à titre d’exemple, en compte cinq sur son territoire.

Cela cadre bien avec la vision des progressistes-conservateurs, qui distribuent le même montant à toutes les circonscriptions sans égard aux besoins. Ils perpétuent ainsi les inégalités, un peu comme ils l’ont fait avec la réforme de l’aide aux étudiants postsecondaires.

Ce fonds risque aussi à la longue de devenir une invitation ouverte aux députés de s’en servir comme s’il s’agissait d’une enveloppe discrétionnaire servant à récompenser les entrepreneurs qui ont financé leur campagne électorale. Bref, un fonds de favoritisme comme à l’époque où les partis politiques transportaient des voyages de terre ou offraient des emplois temporaires aux citoyens pour les inciter à voter du bon bord.

Bien sûr, la Société de développement régional offrira une certaine supervision afin de s’assurer qu’un député n’utilisera pas l’argent pour acheter des génératrices aux membres de sa famille, comme l’a si bien imagé la ministre Anderson-Mason.

Il est aussi évident que plusieurs députés, peut-être même la majorité d’entre eux, étudieront les demandes avec sérieux et injecteront l’argent au mérite.

Sauf que c’est ce que font déjà nos fonctionnaires. Et contrairement aux députés, ils peuvent prendre ces décisions sans réfléchir à l’impact que celles-ci auront sur leur réélection et sans qu’elles soient influencées par leurs liens avec les demandeurs.

L’Acadie Nouvelle condamne régulièrement le favoritisme politique en éditorial.

Nous avons souvent critiqué le fait que des députés aient décidé où déménageront les bureaux d’Alcool NB ou de Service NB en fonction des allégeances politiques du propriétaire des locaux.

Nous avons déploré à une autre époque le fait que les élus avaient le pouvoir d’approuver les listes de candidats pour des postes disponibles dans leur communauté (parcs, bureaux touristiques, etc).

Nous avons applaudi la décision de leur retirer la responsabilité de déterminer quelles entreprises, quelles municipalités ou quels groupes sans but lucratif recevront de l’argent pour des emplois étudiants.

La décision du gouvernement Higgs d’accorder 50 000$ à chaque député constitue un recul. Sous le couvert de rapprocher les collectivités de la prise de décision, elle ouvre plutôt la porte un peu plus grande au favoritisme.