Oléoducs: des règles nécessaires

Le premier ministre Blaine Higgs a comparu devant un comité du Sénat afin de contester en personne un projet de loi du gouvernement Trudeau, qui rendra la vie plus difficile aux entreprises pétrolières qui souhaitent construire des oléoducs, s’il est adopté. Une stratégie qui lui a permis de partager clairement la position du gouvernement du Nouveau-Brunswick, mais qui a aussi servi d’exercice de relations publiques.

Ce n’est un secret personne, le premier ministre progressiste-conservateur Blaine Higgs souhaite voir la construction de l’oléoduc Énergie Est, qui permettrait de transporter le pétrole de l’Alberta jusqu’à la raffinerie Irving de Saint-Jean.

On l’oublie parfois, mais sa position en est une de continuité avec celle de son prédécesseur Brian Gallant. Dans leur plateforme électorale de 2014, les libéraux s’étaient d’ailleurs engagés à «maximiser les retombées économiques d’Énergie Est». C’était avant que le projet soit officiellement abandonné.

À l’Assemblée législative, le projet n’est pas loin de faire l’unanimité. Seuls les députés du Parti vert s’y opposent ouvertement. Quand la famille Irving désire quelque chose, rares sont les politiciens qui osent se mettre en travers son chemin.

Cela dit, au strict point de vue économique, il est possible de trouver de nombreux arguments en faveur d’Énergie Est. C’est sans compter que les Néo-Brunswickois (tout comme les autres Canadiens) sont accros au pétrole. Il est transporté chaque jour jusque dans nos communautés par train, par bateau et par camion. Pourquoi pas par oléoduc?

À ces arguments, le premier ministre Higgs a ajouté mardi, devant les sénateurs, que le Canada atlantique est la seule région au pays à n’être relié à aucun réseau d’oléoduc au Canada. Cela prive, selon M. Higgs, le Nouveau-Brunswick d’un avantage économique dont jouissent les autres provinces «non pas pour des raisons économiques, mais bien à cause des règles.»

Blaine Higgs a insisté sur le fait que des normes plus sévères auraient pour effet de rendre «difficilement réalisable» de grands projets comme un oléoduc transcanadien.

Sur ce point, le premier ministre a raison. Une réglementation stricte rend la tâche très difficile aux pétrolières. Sans l’Office national de l’énergie et les exigences prévues dans la loi, il serait possible de construire des oléoducs dans toutes les directions, partout sur le territoire canadien.

Bien sûr, ce serait aussi le meilleur moyen de provoquer la colère au sein de la population. Comment réagiriez-vous si une entreprise énergétique pouvait construire un gros tuyau appelé à se remplir de pétrole dans votre cour arrière ou au-dessus de l’unique source d’eau potable de votre municipalité?

Des règles sont nécessaires. Tout le monde est d’accord là-dessus. Mais à quel point doivent-elles être sévères? C’est là que les libéraux et les conservateurs ne s’entendent pas.

Sous la direction du conservateur Stephen Harper, le gouvernement fédéral avait apporté des modifications aux processus d’évaluation environnementale afin de faciliter l’approbation des grands projets.

Cela avait contribué à créer des doutes à l’égard de l’indépendance du processus.

Une première série d’audiences publiques de l’Office national de l’énergie avait déraillé quand il a été révélé que deux commissaires ont rencontré secrètement l’ancien premier ministre Jean Charest, qui avait été embauché à titre de consultant pour Énergie Est.

Le processus avait été discrédité, ce qui avait poussé les libéraux a promettre de remettre un peu de sérieux dans tout ça et de réinstaurer la réglementation qui était déjà existante, avant qu’elle ne soit charcutée par le gouvernement Harper.

Les libéraux fédéraux ont-ils poussé le balancier trop loin (ou pas assez) dans l’autre direction? Les sénateurs tentent de répondre à cette question et à bien d’autres.

Le premier ministre Higgs accorde une grande importance à cet enjeu, comme il se doit. Sa présentation devant les sénateurs a fait plus sérieux que sa participation en février à une manifestation en faveur des oléoducs, en Saskatchewan.

Notons tout de même ici la volonté de M. Higgs de réaliser un coup d’éclat. Il aurait pu déléguer un fonctionnaire, son ministre de l’Énergie ou tout simplement faire parvenir un mémoire à la commission. Il a plutôt tenu à se présenter en personne devant celle-ci, nouvelle preuve que l’enjeu est aussi politique qu’économique.

Au-delà de ces débats, quelques points méritent d’être rappelés. Le projet d’Énergie Est est mort, à la suite d’une décision de TransCanada. Même si le projet de loi C-69 des libéraux était défait, cela ne le ramènerait pas à la vie.

Surtout, les avantages d’Énergie Est n’ont jamais été clairs pour le Nouveau-Brunswick. Il n’aurait pas d’impact à la baisse sur le prix à la pompe et l’ampleur des retombées fiscales et économiques n’a jamais été démontrée, contrairement aux risques pour l’environnement et nos sources d’eau potable.