Quand la négociation dérape

Nous pouvons penser ce que nous voulons des syndiqués des foyers de soins du Nouveau-Brunswick, mais ils savent se faire entendre. Rarement un groupe a-t-il fait autant de chahut que celui-ci au cours des dernières années. Le gouvernement Higgs fait erreur s’il pense que le temps va arranger les choses et qu’un compromis finira par s’imposer de lui-même.

Ces syndiqués travaillent dans les plus importants foyers de soins de la province. Ils gèrent aussi les cas les plus lourds. C’est un travail qui n’est pas facile. En conséquence, le recrutement et la rétention de nouveaux employés sont un grand défi.

Les quelque 4100 syndiqués comprennent les préposés aux résidents, mais aussi des infirmières auxiliaires, des cuisiniers et des préposés à la buanderie. Chacun de ces employés joue un rôle crucial dans la vie de milliers de personnes âgées parmi les plus vulnérables.

Fredericton leur offre des augmentations salariales de 1% par année pendant quatre ans. Les syndiqués réclament plutôt 5% par année pendant la même période.

Grâce à une publicité du gouvernement du Nouveau-Brunswick publiée la semaine dernière dans l’Acadie Nouvelle, nous connaissons désormais le salaire de chacun de ces groupes d’employés.

Les préposés aux résidents qui sont employés à temps plein font présentement 41 000$. Leur rémunération annuelle passerait à 43 100$ s’ils acceptent la proposition provinciale, mais grimperait à 50 300$ si Fredericton accède à leurs demandes.

Le syndicat a fait sienne l’expression voulant que dans la vie, «on n’a pas ce qu’on mérite, on a ce qu’on négocie». Il rejette l’argument du gouvernement Higgs voulant que le Nouveau-Brunswick n’a pas les moyens de leur donner gain de cause. Après deux ans et demi sans contrat de travail, ses membres estiment qu’il est temps plus que jamais pour eux de passer à la caisse.

Les travailleurs ont aussi compris depuis longtemps que c’est le rapport de force qui détermine le gagnant dans une négociation, surtout quand elle est aussi conflictuelle que celle-ci.

C’est pourquoi ils tiennent absolument à pouvoir déclencher un conflit de travail. Il n’est pas clair pour le moment si, aux yeux de la loi, ils sont considérés comme étant des travailleurs essentiels (au même titre que les médecins ou les policiers, par exemple) qui n’ont pas le droit de déclencher la grève. Le fond de l’affaire doit être abordé en mai à l’occasion d’une révision judiciaire en Cour du Banc de la Reine.

D’ici là, les syndiqués doivent prendre leur mal en patience. Et ça ne fait pas leur affaire.

C’est ainsi qu’ils ont envahi mercredi le foyer du ministère du Développement social. Ils y ont passé quelques nuitées et refusé de quitter sans avoir rencontré la ministre Dorothy Shephard.

Celle-ci aurait dû obtempérer à leur requête dès les premières heures de l’occupation. Quand les nerfs sont à fleur de peau, la meilleure solution reste le dialogue.

Ce n’est pas toujours agréable. À titre d’exemple, on se doute que le député libéral fédéral Serge Cormier n’a pas particulièrement apprécié parler au micro devant des travailleurs saisonniers qui campaient près de son bureau, l’année dernière, et qui le copiaient d’insultes. Mais les solutions de rechange (occupation qui s’étire sur des jours ou des semaines, expulsion des manifestants) n’étaient pas meilleures.

Au-delà de ces considérations, le noeud du problème reste toutefois bien entier. Le gouvernement Higgs refuse d’accorder à ces travailleurs des augmentations salariales plus importantes que celles consenties à d’autres groupes de fonctionnaires. S’il ouvre une brèche dans son cadre de négociation, tous les autres fonctionnaires voudront s’y engouffrer, croit-il, sans doute avec raison.

Les libéraux de Brian Gallant se sont retrouvés devant un dilemme semblable avec un autre groupe de syndiqués qui ont su comment prendre possession de l’espace public: les travailleurs paramédicaux.

Dans une récente entrevue avec le comité éditorial de l’Acadie Nouvelle, M. Gallant avait reconnu que son gouvernement avait songé à augmenter le salaire des ambulanciers dans l’espoir de combattre la pénurie d’employés, mais qu’il avait hésité à agir pour des raisons semblables à celles évoquées aujourd’hui par les progressistes-conservateurs.

Pour le moment, le gouvernement Higgs semble avoir déterminé que la meilleure stratégie à suivre est d’attendre et d’espérer qu’un tribunal ordonne aux travailleurs des foyers de soins une interdiction définitive de faire la grève.

Cette stratégie est risquée. D’abord, nul ne peut présumer de la décision à venir d’un juge. Et surtout, si les événements des derniers jours nous ont appris quelque chose, c’est que grève ou pas grève, les syndiqués ne lâcheront pas le morceau.

Le gouvernement Higgs ne trouvera pas une solution à ce conflit en restant campé sur ses positions. Il devra à un certain moment se résoudre à larguer un peu de lest.