Anguille sous roche

Le premier ministre Blaine Higgs retarde l’embauche d’un nouveau commissaire aux langues officielles sous prétexte que le processus dure depuis trop longtemps et qu’il faut redéfinir à son mandat. Cela soulève plusieurs préoccupations.

Le commissaire aux langues officielles est  apolitique. Il ne dépend pas du gouvernement, mais bien de l’Assemblée législative.

Ainsi, quand la commissaire Katherine d’Entremont a annoncé son départ, le gouvernement libéral dirigé par Brian Gallant a mis en place un comité de sélection indépendant pour lui trouver un successeur. Au moins sept personnes présumément sérieuses, compétentes et ayant confiance en l’intégrité du processus ont posé leur candidature.

Le premier ministre Higgs, qui a aussi la responsabilité du dossier des langues officielles, tire un trait sur tout cela.

Il a faussement affirmé n’avoir reçu qu’environ deux candidatures. De plus, il a ajouté que ce sont des délais dans le processus causés par la tenue des élections de l’automne dernier qui l’ont convaincu de lancer un nouvel appel.

L’explication est peu convaincante. On ne repousse pas une décision parce que celle-ci a trop tardé. Il y a clairement autre chose.

Il est possible que M. Higgs n’aime pas le profil des personnes qui ont soumis leur curriculum vitae.

L’opposition a brandi la carte de la partisanerie. Tant les libéraux que les verts estiment que les progressistes-conservateurs ont quelqu’un en tête, un proche du parti qui souhaite obtenir le poste, et que l’unique raison pour laquelle le compteur a été remis à zéro est de permettre à cette personne de poser sa candidature.

Il s’agit de l’explication la plus plausible.

Il y a en effet plusieurs façons de nuire à l’efficacité du commissariat. Il y a d’abord la méthode Doug Ford, qui a tout bonnement éliminé le commissariat aux services en français de l’Ontario. Le gouvernement Higgs n’a pas l’intention de suivre cette voie, lui qui vient d’appuyer une hausse du budget du commissariat aux langues officielles du N.-B.

Il y a aussi la méthode Justin Trudeau, qui a tenté de nommer une partisane libérale (l’ancienne ministre Madeleine Meilleur). Face au ressac, il s’est ensuite tourné vers un commissaire qui a la réputation de ne pas avoir de mordant (l’ancien recteur de l’Université de Moncton Raymond Théberge).

Le gouvernement Higgs veut fort probablement s’inspirer de cette façon de faire.

N’oublions pas que de nombreux progressistes-conservateurs, mais aussi des alliancistes et des libéraux ont été en quelque sorte traumatisés par le passage de Katherine d’Entremont au commissariat des langues officielles du Nouveau-Brunswick, de 2013 à 2018.

Ses rapports très critiques ont soulevé beaucoup de vagues, au point où le gouvernement libéral ne se donnait même plus la peine de les commenter. Elle a été victime de nombreuses critiques de la part de politiciens ainsi que d’appels à sa démission et à l’élimination de son poste.

Les conservateurs souhaitent trouver un remplaçant qui sera plus effacé.

Par ailleurs, Blaine Higgs a expliqué vouloir forcer le futur commissaire aux langues officielles à se pencher sur le fait qu’une forte majorité d’élèves anglophones ne sont pas bilingues à la fin de leur secondaire.

Cette déclaration est plutôt étrange. On ne demanderait pas à la vérificatrice générale d’équilibrer le budget provincial ou à l’ombud de gérer des services gouvernementaux. Pourquoi diable le mandat du commissariat aux langues officielles devrait-il désormais comprendre des responsabilités du ministère de l’Éducation?

Cette volonté affichée du gouvernement Higgs nous ramène à la vision étroite qu’entretiennent les progressistes-conservateurs sur tout ce qui touche les langues officielles.

Dans leur programme électoral, leur plan se limitait à deux enjeux: les exigences linguistiques chez Ambulance NB et le faible taux de bilinguisme des élèves anglophones à la fin de leurs études.

Il n’y a bien sûr rien de mal à vouloir augmenter le nombre d’élèves bilingues. Tout le monde en sortira gagnant.

Il est par contre préoccupant qu’un gouvernement, peu importe sa couleur, veuille modifier le mandat d’un fonctionnaire indépendant afin de l’arrimer à ses promesses électorales.

Blaine Higgs n’a pas encore mérité notre confiance ni le bénéfice du doute en ce qui a trait aux enjeux linguistiques.

Il ne doit surtout pas modifier la Loi sur les langues officielles du N.-B. en s’appuyant  sur la People’s Alliance, une formation politique qui fait ouvertement campagne pour l’abolition du commissariat et pour enlever des acquis et des droits linguistiques aux francophones.

Nous invitons le premier ministre à laisser le commissariat faire son travail en toute indépendance, à ne pas entacher le processus d’embauche et à nommer rapidement un commissaire crédible et apolitique. S’il souhaite modifier son mandat, il doit le faire en allant chercher un consensus avec le Parti libéral et le Parti vert.