Tenez bon M. Cardy

En annonçant son intention de rendre la vaccination obligatoire dans les écoles et les garderies agréées du Nouveau-Brunswick d’ici deux ans, le ministre Dominic Cardy s’apprête à déclencher une tempête dont il sera l’épicentre. La bonne nouvelle: il n’a pas peur d’encaisser les coups.

La vaccination est déjà obligatoire dans les salles de classe, du moins théoriquement. Dans les faits, les districts scolaires rechignent à bloquer l’accès à ses classes, si bien qu’enfants vaccinés et non vaccinés se côtoient quotidiennement.

Un parent qui souhaite soustraire ses enfants à l’immunisation peut invoquer des raisons morales ou religieuses. Il n’a pas besoin d’apporter de preuves ou de convaincre qui que ce soit de la valeur de sa position.

L’exception morale est particulièrement problématique. Un parent n’a qu’à déclarer qu’il est opposé à la vaccination, qu’il a des craintes par rapport à celle-ci ou qu’il croit n’importe quelle théorie du complot propagée par des hurluberlus du web. On le laissera alors tranquille.

Ces exceptions ne seront bientôt plus tolérées. Seuls les enfants qui ne peuvent être vaccinés pour des raisons médicales seront exemptés. Tous les autres devront être vaccinés ou rester à la maison.

Avec cette décision, le ministre fait le pari que la plupart des parents qui n’ont pas fait vacciner leurs enfants pour des raisons frivoles ne pousseront pas le ridicule jusqu’à faire leur éducation à la maison.

En effet, bien qu’il n’existe pas d’études sur le sujet, il est probable que la plupart des parents néo-brunswickois qui n’ont pas fait vacciner leurs enfants n’ont pas pris cette décision pour des raisons médicales ou religieuses. Il s’agit souvent de parents qui ne veulent «pas prendre de chance», même s’ils ne croient pas complètement toutes les théories du complot qui circulent.

Ces gens-là finissent par se convaincre que de toute façon, si tous les autres enfants de l’école sont vaccinés, il n’y a pas de danger à ne pas immuniser le leur.

Outre l’égoïsme d’une telle position, elle ne fait pas de sens dans le concept d’une société.

Imaginez quelqu’un qui déciderait qu’il n’a pas besoin de payer ses impôts parce que, de toute façon, tous les autres contribuables paient les leurs.

Imaginez maintenant qu’un pourcentage important de citoyens auraient la même idée et cesseraient à leur tour de payer leur dû à l’État, certains pour des raisons religieuses ou parce qu’ils s’opposent à l’utilisation faite avec cet argent (des interruptions de grossesse dans les hôpitaux, par exemple), d’autres parce qu’ils croient des théories du complot voulant que le gouvernement utilise cet argent pour mieux contrôler ses citoyens.

Le gouvernement n’aurait plus les moyens d’accomplir ses responsabilités. Les hôpitaux, les écoles et les infrastructures finiraient par être délabrés. Notre filet social s’étiolerait.

C’est un peu le même principe avec la vaccination. Si un nombre suffisant d’enfants ne sont pas immunisés, des éclosions finissent par survenir. Exactement comme cela vient de se produire dans la région de Saint-Jean, où une douzaine d’enfants sont atteints de la rougeole.

Tolérer un comportement déviant revient à la longue à l’accepter, puis à l’encourager. Cela doit cesser. Il était grand temps qu’un gouvernement mette ses culottes.

Le ministre Cardy n’est toutefois pas au bout de ses peines.

La communauté des vaccino-sceptiques – les antivax, comme elle se surnomme – est bien mobilisée. Un peu comme le lobby des armes à feu, elle mène des tactiques dignes d’une guérilla dans les médias sociaux. Dominic Cardy a déjà été la cible de critiques et d’insultes depuis qu’il a fait part de ses intentions. Et ça ne fait que commencer.

Il doit tenir bon. Il doit aussi obtenir l’appui des partis de l’opposition. Ce dossier n’est pas politique et ne doit surtout pas devenir partisan. Il s’agit d’une question de sécurité publique pour nos enfants. L’enjeu fait d’ailleurs parler de lui d’un océan à l’autre, M. Cardy ayant été invité sur des chaînes d’informations nationales à expliquer sa décision.

Par ailleurs, il n’est pas impossible qu’un tribunal mette éventuellement des bâtons dans les roues du ministre. Il suffirait qu’un seul citoyen réussisse à convaincre un juge que la mesure va à l’encontre de sa liberté de religion pour faire dérailler toute l’opération.

Si c’est le cas, le gouvernement apportera les ajustements nécessaires à sa législation. Il ne doit toutefois pas présumer de ce que lui réserve l’avenir et plutôt se concentrer sur ce qu’il peut contrôler aujourd’hui.

La santé de nos enfants doit avoir priorité sur les campagnes de désinformation, les enquêtes bidon, les pages consacrées aux théories du complot sur Facebook ainsi que la propagande de sectes religieuses.

La route sera pleine d’embuches. Mais l’éclosion de rougeole de Saint-Jean nous démontre les limites du laissez-faire et rappelle l’importance d’agir.