DDT et glyphosate: une histoire d’amour

Il n’était qu’un lointain souvenir. Le DDT, un pesticide utilisé dans les forêts néo-brunswickoises pendant deux décennies, est interdit partout au Canada depuis 1972. Pourtant, près d’un demi-siècle plus tard, ce poison se retrouve toujours dans nos forêts et dans nos lacs. Et l’histoire est en train de se répéter.

De 1952 à 1968, plus de 5,7 millions de kilogrammes de DDT ont été déversés dans les forêts du Nouveau-Brunswick.

Pendant cette période, le Nouveau-Brunswick peut se targuer d’avoir été le champion du DDT. Selon le chercheur Joshua Kurek, nous étions l’hôte du plus important programme d’arrosage d’insecticides de la planète. Une bien triste distinction.

Pourquoi le gouvernement du Nouveau-Brunswick a-t-il permis que soit déversée une aussi grande quantité de ce produit, pendant si longtemps?

Les raisons sont les mêmes pour lesquelles il permet aujourd’hui l’usage du glyphosate: parce que c’est légal, parce que Santé Canada n’a pas démontré les dangers liés au produit et pour satisfaire les besoins de sa puissante industrie forestière.

Ces pesticides sont une façon facile et peu coûteuse pour les grandes entreprises de gérer la végétation nuisible.

Prenons l’exemple du CN, dont les revenus se comptent en milliards de dollars. L’entreprise pourrait embaucher des équipes de débroussaillage et mieux entretenir son réseau ferroviaire. Il est toutefois plus simple et surtout moins coûteux d’épandre du glyphosate afin d’éliminer la végétation nuisible.

Et qu’arrive-t-il si la mairesse d’un village comme Rogersville se fait l’écho des préoccupations de ses concitoyens et demande au transporteur de cesser de pulvériser ce poison dans sa communauté? Tel un seigneur dans son fief, le CN rejette la requête et justifie sa décision en rappelant qu’il respecte la réglementation de Santé Canada.

Il y a une autre raison pour laquelle le gouvernement du Nouveau-Brunswick poursuit son histoire d’amour avec les pesticides. Il protège les intérêts des grandes forestières, avec au premier chef J.D. Irving. Face à ces entreprises au poids économique considérable et dont dépend la prospérité de nombreuses communautés, les considérations environnementales ne pèsent pas aussi lourd.

Cela ne signifie pas que nous n’avons pas parcouru de chemin depuis les années 1950.

Les J.D. Irving, CN et Énergie NB de ce monde qui pulvérisent des herbicides le font en suivant une réglementation beaucoup plus stricte qu’à l’époque du DDT. Ils doivent respecter des marges de retrait par rapport aux cours d’eau et aux limites des propriétés privées. Le ministère provincial de l’Environnement les force aussi à tenir compte de la vitesse du vent (pour éviter que le produit se propage loin de la zone prévue), à installer des panneaux afin d’aviser la population, etc.

Notons aussi que selon les chiffres du ministère, moins de 1% des forêts du N.-B. font l’objet d’une récolte annuelle et que de ce nombre, un tiers est arrosé d’herbicides (le reste se renouvelle naturellement). Il n’y a donc pas en permanence un nuage de glyphosate au-dessus de nos têtes.

Néanmoins, alors qu’un nombre grandissant de juridictions limitent sévèrement l’usage du glyphosate en raison des craintes concernant son impact sur la santé, le Nouveau-Brunswick refuse de faire de même, principalement parce que le produit est homologué.

Notons que l’homologation de cet herbicide a été reconduite par Santé Canada pour 15 ans (jusqu’en 2032) en se basant sur des centaines d’études confidentielles… qui proviennent principalement de l’industrie.

Ça ne s’invente pas.

Un grand changement est toutefois survenu depuis les années DDT. La population est aujourd’hui plus sensibilisée aux dangers de ces produits pour l’environnement. Le Parti progressiste-conservateur a même promis pendant la dernière campagne électorale une «étude objective» afin d’évaluer les répercussions sur la santé de la faune et des humains exposés au glyphosate.

Cette étude continue de se faire attendre.

S’il y a une leçon à retenir de la saga du DDT, c’est que nos gestes ont des conséquences et que le principe de précaution doit prévaloir lorsqu’il y a doute. Les actions des industriels et des corporations ont des répercussions sur la population. La province doit respecter la volonté de ses citoyens, n’en déplaise aux arroseurs.

Le glyphosate sera un jour interdit, comme l’a été le DDT avant lui. Le Nouveau-Brunswick sera une nouvelle fois la dernière juridiction provinciale à cesser de permettre son utilisation. Et dans 50 ans, quand un autre chercheur analysera le contenu de nos lacs, il y retrouvera du glyphosate. Et sans doute aussi encore du DDT.