Bien plus qu’un non à un chantier naval

Fredericton a refusé l’offre d’Ottawa d’acheter une rampe de halage pour le chantier naval de Bas-Caraquet. Cette réponse était prévisible.

Le premier ministre Blaine Higgs avait d’abord tenté de gagner du temps dans ce dossier, en laissant entendre vouloir travailler avec la communauté de Bas-Caraquet afin de développer «une vision à long terme durable, une vision d’avenir» pour le chantier naval.

La sortie tonitruante du député fédéral d’Acadie-Bathurst, Serge Cormier, lui a toutefois forcé la main.

On estime qu’une rampe de halage coûterait un peu moins de 5 millions $. Le gouvernement fédéral est prêt à payer jusqu’à 4 millions $. Le provincial n’aurait qu’à verser la différence, soit environ 800 000$.

Moins de 24 heures plus tard, l’offre était rejetée.

Dans une tentative de démontrer que la décision n’est pas politique, le gouvernement Higgs a délégué la sous-ministre Hélène Bouchard, qui est aussi présidente de la Société de développement régional.

Il faut dire qu’il aurait été un peu gênant de demander à la ministre responsable de livrer le message. Il s’agit d’Andrea Anderson-Mason, laquelle est députée dans la grande région de Saint-Jean (Fundy-Les-Îles-Saint-Jean-Ouest). On se doute bien que les tribulations d’un petit chantier naval situé dans une lointaine région acadienne n’accaparent pas beaucoup l’attention de cette ministre pourtant censée défendre les intérêts des communautés rurales.

La sous-ministre Bouchard a donc livré le message gouvernemental: «À ce jour, on n’a pas de plan d’affaires qui supporte des investissements dans une rampe de halage.»

C’est effectivement le cas. Sans rampe de halage, il n’y a pas de plan d’affaire possible. C’est l’oeuf ou la poule.

Cela dit, la réponse de la sous-ministre aurait été la même si Ottawa avait offert de payer la totalité des coûts ou si une chasse à l’as avait permis de combler la différence. Le gouvernement Higgs n’est tout simplement pas intéressé à quelque investissement que ce soit dans ce chantier naval dont il a hérité et dont il ne veut rien savoir.

Plusieurs raisons expliquent cette fin de non-recevoir.

Du point de vue des progressistes-conservateurs, le Centre naval du Nouveau-Brunswick n’est rien d’autre qu’une «patente libérale», une invention des libéraux qui a coûté trop d’argent des contribuables et qui a servi à enrichir des militants libéraux.

Il y a aussi dans ce dossier un enjeu idéologique. Le premier ministre Higgs croit que son travail est de favoriser le milieu des affaires, pas d’être lui-même dans le milieu des affaires.

Depuis le début de sa carrière politique, M. Higgs a aussi démontré à quelques reprises une méfiance à l’endroit du Québec. Pendant la campagne, il a déclaré qu’«accorder un contrat à une entreprise du Québec, c’est littéralement enlever la nourriture sur la table des Néo-Brunswickois». Il a déclaré que la Confédération canadienne est «fracturée» en raison du refus du Québec d’appuyer l’oléoduc d’Énergie Est. Et alors qu’il était dans l’opposition, en 2016, il s’est insurgé du fait que des enseignants québécois sont embauchés afin d’offrir des cours d’immersion en français dans les classes néo-brunswickoises.

L’idée même d’investir des fonds publics dans une rampe de halage qui serait utilisée par une entreprise québécoise (Groupe Océan), n’a donc rien pour l’enthousiasmer.

Mais au-delà de tout cela, le refus de la province d’appuyer le chantier naval et de lui permettre de prendre son envol est avant tout un rappel que Blaine Higgs ne croit pas que le gouvernement provincial doit jouer un rôle afin de réduire les inégalités économiques au Nouveau-Brunswick.

Il ne s’en est d’ailleurs jamais vraiment caché.

Lors de la dernière campagne électorale, il a accepté de rencontrer l’équipe éditoriale de l’Acadie Nouvelle. Nous avons posé plusieurs questions à celui qui allait devenir premier ministre à propos de sa stratégie de relance des régions défavorisées, sur l’avenir du Fonds de développement économique et d’innovation pour la région de Miramichi, sur l’opportunité de développer une stratégie de développement rural, etc.

Chaque fois, M. Higgs a plutôt répliqué qu’il avait un plan pour «tous les Néo-Brunswickois». Que la meilleure façon d’aider les régions, c’est de mettre en place un cadre provincial qui favorisera toutes les entreprises, dans le Nord comme dans le Sud, dans les cités comme dans les DSL.

Mais donner un coup de pouce de 800 000$ à une région pour qu’elle puisse développer une expertise qui lui est propre? Si cela n’inclut pas un oléoduc en provenance de l’Alberta, vous pouvez oublier ça.