L’invisible Kevin Vickers

L’Acadie Nouvelle a consacré beaucoup d’espace, au cours des dernières semaines, à analyser certaines des décisions les plus controversées du premier ministre Blaine Higgs. Mais il existe un autre angle tout aussi intéressant à surveiller: la réponse (ou plutôt l’absence de celle-ci) du nouveau chef libéral Kevin Vickers.

Lundi 17 juin 2019. Alors qu’il devient évident que le gouvernement Higgs n’a aucune intention d’investir dans l’achat d’une rampe de halage pour le chantier naval de Bas-Caraquet, le député fédéral libéral d’Acadie-Bathurst Serge Cormier tente le grand coup. Il organise une conférence de presse dans laquelle il annonce que son gouvernement est prêt à payer la presque totalité de la facture.

M. Cormier n’est pas seul au micro. Il est accompagné de deux députés libéraux: Isabelle Thériault (Caraquet) et Denis Landry (Bathurst-Est-Népisiguit-Saint-Isidore). M. Landry était jusqu’à tout récemment le chef par intérim du Parti libéral. Il joue toujours le rôle de chef de l’opposition à l’Assemblée législative.

L’occasion aurait été belle pour le chef Kevin Vickers de se présenter sur les lieux, d’exposer sa vision pour le chantier naval et le développement économique dans les régions rurales. Il a plutôt brillé par son absence. Encore une fois.

La stratégie de communication de M. Vickers est incompréhensible. Depuis qu’il a été nommé chef du Parti libéral, le 24 avril, l’homme est pratiquement devenu invisible.

Kevin Vickers ne siège pas en tant que député. Rien ne l’empêchait toutefois d’être présent dans les corridors de la législature, d’assister à certaines périodes des questions et de réagir aux annonces du gouvernement Higgs en présentant ses priorités pour un éventuel gouvernement libéral.

Nous n’avons rien vu de tout cela.

Il a plutôt accordé quelques entrevues ciblées à CBC et à Brunswick News. Il accepte aussi les invitations de certains regroupements. Il a par exemple récemment livré un discours à la Chambre de commerce de Saint-Jean. Il s’est rendu à Saint-Isidore, dans la Péninsule acadienne, en compagnie de Denis Landry afin de rencontrer des représentants de la municipalité et des entrepreneurs de la région. Il a de plus participé à certains événements, comme une marche de l’espoir de la Société de schizophrénie.

M. Vickers (ou l’un de ses employés) est actif sur les médias sociaux, où on peut le lire vanter le bilinguisme officiel au Nouveau-Brunswick, saluer le championnat des Raptors de Toronto, dans la NBA, condamner les compressions dans le programme d’emplois étudiants SEED ou souligner certains événements historiques (le 60e anniversaire de la catastrophe d’Escuminac, les 75 ans du Débarquement de Normandie, etc).

Bref, le chef n’est pas caché dans son bureau. Il tient sa promesse de sillonner la province. Il semble toutefois vouloir fuir tout événement public d’envergure et se tenir loin des enjeux qui font l’actualité.

Résultat: Kevin Vickers est encore peu connu au sein de l’électorat. De nombreux Néo-Brunswickois seraient bien en peine aujourd’hui de nommer le nom du chef du Parti libéral ou de l’identifier dans la rue.

M. Vickers a le désavantage de ne pas siéger à l’Assemblée législative. Il n’est pas le premier à vivre cette situation.

Le 27 octobre 2012, Brian Gallant a été élu chef du Parti libéral du Nouveau-Brunswick. Il n’a toutefois fait son entrée à la législature qu’en avril 2013. Tout comme Kevin Vickers, il s’était aussi d’abord laissé désiré, en affirmant être plus utile dans les coulisses que sur les banquettes de l’opposition. Il s’était donné un peu de temps pour parfaire son apprentissage, loin des feux de la rampe.

L’ennui pour Kevin Vickers est que le portrait politique est loin d’être le même aujourd’hui qu‘en 2012-2013. Il y a un an, un sondage de Corporate Research Associates (aujourd’hui Narrative Research) donnait 45% des intentions de vote au Parti libéral, contre seulement 7% pour le Parti vert. En mai, les mêmes sondeurs accordaient plutôt 25% aux libéraux et 18% aux verts.

Mais c’est plutôt quand on demande aux répondants quelle personne ils préféreraient comme premier ministre que l’on découvre à quel point Kevin Vickers n’a pas encore réussi à faire sa marque au sein de l’électorat. Il n’obtient que 19%, contre 17% pour le chef du Parti vert, David Coon.

Aussi bien dire qu’ils sont nez à nez. Blaine Higgs obtient le meilleur score, à 29%.

La situation n’est pas catastrophique pour les libéraux. Mais elle pourrait le devenir si son chef ne sort pas de l’ombre. Le gouvernement Higgs est minoritaire et rien ne garantit qu’il tiendra quatre ans (l’entente avec la People’s Alliance prend fin en 2020).

Les Néo-Brunswickois ont besoin de mieux connaître le nouveau chef libéral et sa vision pour la province. Sinon, quand viendra le moment de voter, ils pourraient bien se tourner vers quelqu’un qu’ils connaissent mieux et qui aura eu le temps de gagner leur confiance.