Le génocide acadien

La Société de l’Acadie du N.-B. vient de se mettre le bras dans le tordeur, et pas à peu près. Elle a mandaté un groupe de chercheurs afin de mettre fin à un débat qui divise les historiens depuis des décennies: peut-on qualifier la Déportation de génocide acadien?

Notons tout d’abord que jusqu’à tout récemment, la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick ne s’intéressait pas de près à ce débat. C’est un petit groupe, surnommé Coopérative des Arcadiens, qui a imposé ce sujet en cherchant des appuis afin d’ériger un monument commémoratif à Kedgwick.

Le regroupement souhaite transformer son initiative privée en cause nationale. Pour y arriver, la première étape était de convaincre la SANB de l’accompagner dans son projet de reconnaissance du génocide acadien.

Celle-ci n’a pas osé claquer la porte au nez des Arcadiens, mais ne se sentait pas non plus suffisamment en confiance pour décréter qu’il y a bien eu génocide en 1755. D’où ce compromis de faire appel à des historiens qui tenteront de trancher la question.

Tout le monde en Acadie connaît les grandes lignes de la Déportation de 1755 et qui s’est poursuivie jusqu’en 1764. Elle a eu lieu dans le cadre de la Guerre des Sept ans, un conflit qui s’est étalé sur cinq continents et qui a consacré la Grande-Bretagne en tant que première puissance mondiale, au détriment de la France.

Déterminés à «régler» une fois pour toutes la question acadienne dans les Maritimes, les Anglais ont décidé d’agir. On estime que 11 500 Acadiens ont été déportés un peu partout dans le monde, que ce soit dans les treize colonies américaines, en Louisiane, dans les Caraïbes ou en Europe. Leurs terres ont été confisquées et remises aux colons anglais.

La Couronne britannique ne s’est jamais excusé de ses actions et n’a pas dédommagé les déportés ou leurs descendants pour les torts subis. Une Proclamation royale, signée et adoptée en 2003, ne fait que reconnaître par la «Reine du Canada» les faits historiques vécus à cette époque.

Si le mot génocide ne se retrouve pas dans la proclamation, on y résume tout de même quelques-unes des conséquences tragiques subies par le peuple: «plusieurs milliers d’Acadiens ayant péri par suite de maladies, lors de naufrages, dans leurs lieux de refuge, dans des camps de prisonniers», etc.

La Proclamation royale avait pour objectif de clore le débat sur les excuses. On y retrouve d’ailleurs la phrase suivante: «Attendu que les Acadiens puissent tourner la page sur cette période sombre de leur histoire». Le document ayant été accepté autant par le gouvernement du Canada que par la Société nationale de l’Acadie, il y a peu, sinon aucune chance que la démarche de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick aille plus loin que le rapport d’historiens qu’elle vient de commander.

Le débat risque donc de rester purement sémantique: les Acadiens ont-ils été victimes d’un génocide?

Selon l’Organisation des Nations Unies, un génocide est un crime qui consiste en l’élimination physique intentionnelle, totale ou partielle, d’un groupe national, ethnique ou religieux. La Shoah (tentative d’extermination des Juifs par les nazis) est probablement l’exemple le mieux documenté et le plus connu d’un génocide.

La Couronne britannique n’a pas ordonné l’assassinat de masse des Acadiens, comme l’ont vécu les Juifs d’Europe, les Arméniens de l’Empire ottoman ou les Tutsis du Rwanda. Elle s’est toutefois bien peu préoccupée de leur sort. Nos descendants auraient pu tous mourir jusqu’au dernier dans des naufrages ou de mauvais traitements, sans que cela n’émeuve qui que ce soit en Angleterre.

Mais s’agit-il d’un génocide? D’une tentative de génocide? D’un nettoyage ethnique? D’un crime contre l’humanité? Ou les Acadiens ont-ils plutôt été les victimes d’une guerre sans merci?

La réponse est différente selon l’historien à qui vous posez la question. Plusieurs d’entre eux se sont d’ailleurs exprimé sur le sujet dans les pages Mon opinion de l’Acadie Nouvelle au cours des derniers mois.

Le débat divise tellement que nous doutons que la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick puisse arriver à une conclusion satisfaisante pour tous. Pour s’en convaincre, il suffit de constater la réaction au rapport sur l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Les commissaires ont accusé le Canada de génocide à l’endroit des femmes autochtones, une déclaration qui a fait du bruit, mais qui est loin de faire consensus.

La SANB ne peut sortir gagnante de ce débat dans lequel elle s’est imprudemment lancée. Elle sera critiquée, peu importe ses conclusions.

Au mieux, elle finira par produire un rapport qui sera certes informatif, mais qui ne changera pas notre réalité en tant que minorité linguistique au Nouveau-Brunswick et qui ne contribuera en rien à la défense ou à l’amélioration de nos droits ainsi que de nos acquis.