L’hécatombe

La journée avait déjà bien mal débuté, avec la découverte de la dépouille d’une baleine noire sur la côte de l’Île d’Anticosti. Un peu plus tard, jeudi, le ministère des Pêches et des Océans annonçait en avoir trouvé une deuxième, cette fois au large de la Gaspésie. Deux carcasses en seulement quelques heures. Quatre en 48 heures. Et surtout, une industrie des pêches qui retient son souffle, après des mois d’efforts à se refaire une réputation.

Depuis le début de la saison de pêche, six baleines noires – un animal en voie de disparition – ont été retrouvées sans vie dans les eaux canadiennes. Il ne reste qu’environ 400 spécimens dans l’Atlantique Nord.

Au rythme des collisions avec les bateaux et des blessures subies après s’être empêtrées dans des filets, ce nombre risque de chuter encore plus.

Dépendant de l’état de la carcasse au moment où elle a été repêchée, il n’est pas toujours évident de déterminer la cause du décès de ces grands animaux. Néanmoins, rien ne permet de croire que ceux-ci meurent subitement, sans raison précise. Et comme ils nagent surtout dans le territoire de pêche des crabiers, il n’est pas difficile d’additionner 1+1 et d’arriver à 2.

Quelles seront les conséquences pour les crabiers spécifiquement et l’industrie en général? À court terme, personne n’a rien à craindre. Ces morts surviennent alors que les pêcheurs ont déjà capturé la presque totalité de leur quota. La pêche au crabe est pratiquement terminée.

Le pessimisme est toutefois de rigueur à plus long terme.

En effet, les récents événements démontrent pour la première fois que les mesures imposées par le gouvernement fédéral ne suffisent pas à enrayer le problème.

Souvenez-vous de l’été 2017. Pas moins de 17 baleines noires de l’Atlantique Nord avaient été retrouvées sans vie, dont 12 dans le golfe du Saint-Laurent.

Selon le Rapport d’incident: Événement de mortalité de baleines noires de l’Atlantique Nord dans le golfe du Saint-Laurent, 2017, la principale cause de leur décès était liée soit à des collisions avec des navires, soit à l’empêtrement dans des filets de pêche. Un sommet avait eu lieu d’urgence à Moncton.

Le Marine Stewardship Council a de son côté suspendu la certification de pêche durable dont jouissait alors l’industrie. On commençait alors à chuchoter dans certains milieux que les États-Unis, dirigés par un président protectionniste, pourraient utiliser cette situation comme prétexte pour fermer leurs frontières à nos produits de la mer.

Nous vous laissons imaginer à quel point une telle décision serait catastrophique pour l’industrie des pêches de même que pour l’économie du nord-est du Nouveau-Bruns­wick.

Le ministère des Pêches et des Océans du Canada a réagi l’année dernière en imposant d’autres mesures encore plus draconiennes en 2018, notamment la fermeture à compter du 28 avril d’une zone de pêche importante où les baleines ont été aperçues en grand nombre en 2017.

Ces efforts ont semblé porter leurs fruits. Aucune baleine noire n’a été retrouvée morte l’été dernier dans les eaux canadiennes.

Néanmoins, le gouvernement fédéral a été critiqué. Des crabiers ont affirmé que les règles qui leur ont été imposées étaient excessives et qu’ils ont été exposés à des risques inutiles en mer en raison de celles-ci. Ils avaient remis en question des «décisions illogiques», comme la fermeture d’une zone de 14 000 km carrés au coeur du golfe Saint-Laurent, où de nombreux mammifères marins avaient été observés l’été précédent.

Les événements des derniers jours enlèveront beaucoup d’arguments à ceux qui cherchent des compromis pour faciliter la vie des pêcheurs. Ils renforceront la position de ceux, en particulier les groupes écologiques, qui croient que plus de restrictions doivent être imposées et qu’il est inacceptable que le gouvernement fédéral se plie aux demandes de l’industrie.

Le pire scénario serait de voir ces regroupements mener à travers le monde une campagne de boycottage contre nos pêcheurs, un peu comme celle qui a mené à l’interdiction d’importer des peaux de phoque en Europe et aux États-Unis.

L’industrie et le gouvernement fédéral devront à nouveau s’assoir à la même table, dans les prochains mois, afin de faire le bilan de la dernière saison et de prévoir la prochaine.

Il ne sert à rien de se cacher la tête dans le sable. Le MPO risque de conclure que les mesures en place cette année étaient insuffisantes. De nouvelles règles encore plus sévères seront imposées.

Les crabiers n’auront plus le luxe de dénoncer les mesures qui leur seront imposées, excessives ou pas. L’hécatombe des derniers jours est en train de leur faire perdre le bénéfice du doute.

Ottawa n’aura sans doute pas le choix d’agir, autant pour protéger les baleines noires de l’extinction que pour assurer aux crabiers un accès aux marchés d’exportation.