Le contrôle de l’information

La chaîne de journaux Brunswick News, propriété de la famille Irving, ne prévoyait sûrement pas un tel ressac quand elle a pris la décision de mettre fin au contrat qui la liait avec son caricaturiste.

Michael de Adder est l’un des caricaturistes les plus connus du Canada anglais. Ses oeuvres sont publiées dans plusieurs journaux à travers le pays. L’Acadie Nouvelle en publie parfois pendant les congés et vacances de notre caricaturiste maison, Marcel Boudreau, de Maisonnette.

La semaine dernière, Brunswick News a annoncé à M. de Adder qu’elle cesserait de publier son travail dans ses pages. La famille Irving possède à peu près tous les journaux de langue anglaise de la province, y compris les trois quotidiens.

M. de Adder a appris la nouvelle après avoir diffusé dans les réseaux sociaux un dessin montrant le président des États-Unis, Donald Trump, en train de jouer au golf près du corps de deux migrants (un père et sa fillette) qui s’étaient noyés en tentant de traverser à la nage le Rio Grande afin de se rendre au Texas. La caricature était inspirée d’une photo montrant les deux corps enlacés.

Michael de Adder n’a jamais su pourquoi il a été congédié par Brunswick News. Mais il ne croit pas que ce soit une coïncidence que les liens aient été coupés aussi subitement après la diffusion de cette caricature.

Brunswick News a d’abord publié un communiqué de presse laconique niant les accusations. Cela n’a fait qu’ajouter de l’huile sur le feu. Le conglomérat est revenu à la charge avec un deuxième communiqué, en assimilant les accusations dont elle fait l’objet à des «fake news».

Que penser de tout cela?

Un rappel d’abord que l’Acadie Nouvelle est un quotidien indépendant et qu’il est la propriété d’actionnaires acadiens. Bien que votre journal est imprimé par les presses de Brunswick News, il fait face dans les faits à la concurrence de ses journaux. La question du contrôle de la presse écrite nous touche donc particulièrement. Nous ne sommes pas un parti désintéressé.

La décision de la chaîne de journaux de congédier son caricaturiste a résonné à travers le Canada et même aux États-Unis (CNN, le New York Times et le Washington Post, pour ne nommer que ceux-là, ont repris l’histoire). Cette affaire ramène aussi à l’avant-plan les préoccupations bien connues sur la concentration de la presse au Nouveau-Brunswick.

Il est donc difficile d’éviter le sujet.

Dans ce cas-ci, le véritable problème n’est pas le congédiement de Michael de Adder. Si les Irving veulent se priver du talent de l’un des meilleurs de sa profession, bien leur en fasse. Leurs journaux sont en effet libres d’embaucher qui ils veulent pour meubler leurs pages.

Il arrive parfois que des décisions attirent plus d’attention que d’autres. À titre comparatif, l’Acadie Nouvelle embauche et met à pied des chroniqueurs régulièrement. Cela n’a pas empêché Radio-Canada d’ouvrir une édition de son Téléjournal Acadie avec un reportage critique sur la mise à pied de l’un d’eux (feu Claude LeBouthillier), il y a quelques années.

La controverse entourant Brunswick News et Michael de Adder soulève par contre des questions plus graves, en raison des révélations des derniers jours.

En effet, M. de Adder a confié, tant dans les médias sociaux que dans les multiples entrevues qu’il a accordées, qu’il a été régulièrement censuré.

Brunswick News refusait selon lui de publier des caricatures à propos de Donald Trump. Il a ajouté que toute caricature critiquant le moindrement le premier ministre Blaine Higgs (un ancien dirigeant d’Irving Oil) était systématiquement rejetée. Il a précisé que les Irving ne veulent pas que Justin Trudeau soit réélu et ne publieront donc pas une caricature «légèrement pro-Justin Trudeau ou légèrement anti-Andrew Scheer».

Ne soyons pas naïfs. Brunswick News n’est pas la seule chaîne de journaux qui est soupçonnée de modifier son contenu en fonction des préférences politiques de ses richissimes propriétaires.

Elle est toutefois la seule à avoir un contrôle quasi total sur la presse écrite dans un territoire donné (le Nouveau-Brunswick anglophone), ce qui rend les accusations du caricaturiste d’autant plus inquiétantes.

M. de Adder est rapidement retombé sur ses pieds. Le Toronto Star vient de l’embaucher, sans compter qu’il met la touche finale à un nouveau livre de caricatures.

Mais le Nouveau-Brunswick devra vivre encore longtemps avec les conséquences d’avoir une multinationale qui possède un tel contrôle, pas seulement sur les caricatures, mais aussi sur l’information.

Quant à notre caricaturiste Marcel Boudreau, sachez qu’il a carte blanche. Il est libre de caricaturer l’actualité comme il le désire – libéraux et progressistes-conservateurs compris.