Pas la bonne priorité

La décision de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick de former une coalition avec les Franco-Ontariens et les Anglo-Québécois a toutes les allures d’une fausse bonne idée. Et comme ça arrive souvent dans ces cas là, une stratégie de communication déficiente n’a fait que jeter de l’huile sur le feu.

Trois associations ont signé la semaine dernière un protocole d’entente à Ottawa: la Société de l’Acadie du N.-B., l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario et le Réseau des groupes communautaires du Québec. Les trois organisations veulent faire de la Loi sur les langues officielles du Canada un enjeu lors de la prochaine campagne électorale fédérale.

Ce n’est pas écrit ainsi dans le protocole d’entente en question, mais on peut supposer que l’idée d’inclure les anglo-Québécois dans le partenariat vient de l’importance de ceux-ci aux yeux du gouvernement fédéral.

La Loi sur les langues officielles institue le français et l’anglais comme ayant un statut égal au Canada.

Dans les faits, cette loi sert surtout à assurer un minimum de services en français de la part du gouvernement fédéral à travers le Canada. Les citoyens anglophones peuvent être servis dans leur langue partout au pays, peu importe qu’il y ait ou non une Loi sur les langues officielles. Ce n’est pas le cas pour les citoyens qui s’expriment dans la langue de Molière.

Au Canada comme au Nouveau-Brunswick (qui dispose d’une loi provinciale sur les langues officielles), le fait d’accorder des droits linguistiques aux francophones ne fait pas l’affaire de tout le monde. Pour le gouvernement fédéral, une des façons de justifier cette législation est de rappeler à la majorité qu’elle sert aussi à protéger les droits linguistiques des anglophones du Québec.

Revenons maintenant à la SANB. L’organisation peine à jouer un rôle rassembleur en Acadie et n’arrive pas à convaincre le gouvernement provincial en place à Fredericton d’appuyer ses priorités.

Son impact est évidemment plus faible sur la scène nationale. En 2014, par exemple, la SANB appuyait la proposition de l’une de ses sections visant à exiger d’Ottawa que tous les postes de la fonction publique du Canada à Moncton soient désignés bilingues.

Vous le devinerez, cette requête n’a pas ébranlé les colonnes du temple au Parlement.

Bref, la Société de l’Acadie du N.-B. peut bien réclamer ce qu’elle veut à qui elle le veut, ça ne donnera rien s’il n’y a personne qui s’intéresse pour la peine à ses demandes dans la capitale fédérale. C’est ainsi que quelqu’un a jugé que la meilleure façon d’attirer l’attention des partis politiques fédéraux est de le faire en compagnie des représentants de la minorité anglophone du Québec.

La SANB n’avait toutefois pas prévu que cette alliance provoquerait un ressac.

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, dit l’expression, et les mots pour le dire arrivent aisément. Ce n’est toutefois pas le cas pour la SANB, qui s’embourbe depuis une semaine à essayer de justifier son projet.

Le président Robert Melanson a émis l’idée que des anglo-Québécois pourraient expliquer à la communauté de langue anglaise du Nouveau-Brunswick l’importance de la Loi sur les langues officielles. «Un anglophone qui l’entend de la bouche d’un anglophone va réaliser que cette loi-là dessert et protège tout le monde.»

Il a aussi tenté de nous convaincre qu’un nombre considérable d’éléments rapprochent un anglophone de la Gaspésie et un Acadien du Nouveau-Brunswick.

À cette énormité, nous répondrons avec un énoncé que l’on entend parfois dans les sphères nationalistes au Québec, mais qui s’applique particulièrement bien dans notre coin de pays: En Amérique, l’anglais n’est menacé nulle part. Le français l’est partout.

En termes plus clairs, la situation linguistique des anglo-Québécois n’a aucune commune mesure avec celle des Canadiens français.

On estime que de 2010 à 2016, environ 100 000 immigrants ont déménagé au Québec sans connaître la langue de Molière. Pendant la même période, le Nouveau-Brunswick n’a pas une seule fois été en mesure d’atteindre ses objectifs d’immigration francophone.

La minorité anglophone du Québec est celle qui est la mieux traitée en Amérique du Nord. De la maternelle aux plus prestigieuses universités, en passant par ses hôpitaux et bien sûr avec des services partout dans sa langue, elle jouit d’un traitement dont ne peuvent que rêver les francophones de ce pays.

Au lieu de signer des ententes avec un groupe linguistique dont la réalité n’a rien en commun avec la nôtre et d’ainsi se montrer par la bande en faveur de la défense de la langue de Shakespeare au Québec, la SANB devrait plutôt se concentrer sur son mandat provincial. Ce ne sont pas les enjeux qui manquent au Nouveau-Brunswick, ni les menaces à nos droits.