Les mensonges planifiés

La sortie du film Unplanned, qui raconte les tribulations d’une militante antiavortement aux États-Unis, sème la controverse. Même le Nouveau-Brunswick n’y échappe pas, une poignée de cinémas ayant mis le brûlot à l’écran. Du coup, l’affaire soulève plusieurs questions, la plus importante étant: le film devrait-il être censuré?

Unplanned n’est pas un documentaire. C’est une campagne de propagande à grande échelle visant à convaincre un grand nombre de personnes à adopter une position pro-vie.

Dans une lettre publiée dans La Presse, Véronique Pronovost, membre du Chantier sur l’antiféministe du Réseau québécois en études féministes, résume la façon dont le film est construit: «De la musique dramatique aux scènes d’avortements ressemblant davantage à des séances de torture qu’à des interventions médicales, rien n’est laissé au hasard», analyse-t-elle.

Le film raconte l’histoire d’Abby Johnson, une femme qui était employée d’une clinique spécialisée dans les interruptions de grossesse au Texas et qui a joint le camp pro-vie après avoir «découvert la vérité».

Des enquêtes journalistiques ont depuis longtemps soulevé des incohérences dans l’histoire d’Abby Johnson, la principale étant qu’en 2009, elle a écrit sur Facebook avoir remis sa démission de la clinique de planification de naissances sur le coup de la frustration après avoir été réprimandée.

Qu’importe, au sein du mouvement pro-vie, elle est aujourd’hui une vedette et surtout l’héroïne parfaite pour mener la lutte contre l’avortement.

C’est ce navet qui est présenté dans des cinémas à Edmundston, à Grand-Sault et à Bathurst, en partie à l’initiative d’un pasteur de Fredericton, BJ McKelvie, lequel affirme avoir entendu Dieu lui dire «Pourquoi ne le distribues-tu pas?» un jour qu’il marchait dans un couloir. Vous voyez le genre.

Que penser de tout cela?

Il est vrai qu’une telle oeuvre de propagande, qui diabolise l’avortement et qui présente des mensonges comme des vérités scientifiques, n’a pas sa place dans nos cinémas.

Cela n’a rien à voir avec un film d’horreur ou de superhéros. Personne ne sortira d’une salle de cinéma en croyant que Spiderman existe.

Mais bien des gens visionneront Unplanned et croiront les sornettes qui y sont racontées, tant elles sont présentées de manière convaincante.

Les appels à la censure sont toutefois une perte de temps. Désire-t-on vraiment que les gouvernements analysent la liste des films à l’affiche dans nos cinémas et décident ce qui est bon pour le peuple et ce qui ne l’est pas?

Il y a bien sûr des règles à suivre. Pensons à un film qui ferait l’apologie du racisme ou qui serait un appel à la haine contre un groupe de citoyens. Des lois interdisent déjà ce genre de choses. Unplanned ne franchit toutefois aucune limite juridique.

De toute façon, le succès ou l’échec commercial de cette oeuvre n’a aucune importance. Il servira pendant longtemps d’outil de propagande et sera diffusé dans toute salle communautaire où aura lieu une conférence ou un rassemblement antiavortement. Vous n’avez pas fini d’en entendre parler.

Le danger à long terme est qu’il confortera tous ceux qui se battent pour que les femmes ne puissent avoir le contrôle sur leur corps.

Aux États-Unis, le compte à rebours est commencé. Des États américains ont imposé des lois très restrictives contre l’avortement. L’objectif est qu’elles soient contestées jusqu’en Cour suprême, où on retrouve une majorité de juges de droite susceptibles de trancher un jour contre les interruptions volontaires de grossesse.

La situation est moins alarmante au Canada. La Cour suprême y est moins politisée. Rien ne laisse croire qu’elle reviendra de sitôt sur son jugement de 1988, qui avait décriminalisé la procédure.

Cela n’empêche pas de nombreux politiciens de poursuivre leur guérrilla. Plusieurs d’entre eux vantent publiquement Unplanned auprès de leurs concitoyens.

Le Nouveau-Brunswick n’est pas à l’abri. Nous avons longtemps été la province avec les lois les plus sévères en matière d’avortement (jusqu’en 2015, une femme devait obtenir l’approbation de deux médecins). Le premier ministre libéral Frank McKenna (1987-1997) a mené une guerre à finir au Dr Henry Morgentaler pour empêcher que des interruptions de grossesse aient lieu sur le sol néo-brunswickois.

Le jeudi 15 mai 2014, plus de 500 opposants à l’avortement ont manifesté leurs convictions devant l’Assemblée législative du N.-B. Parmi ceux-ci, environ 25 députés progressistes-conservateurs et libéraux. La moitié de la députation!

Si les appels à la censure de Unplanned n’ont aucune chance d’être entendus, ne faisons pas l’erreur de croire que ce film est anodin. Il est un autre coup de masse contre la muraille censée protéger les droits des femmes.

Ceux-ci, comme tous les autres droits, sont fragiles, menacés et peuvent disparaître. C’est pourquoi Unplanned doit être dénoncé.