À bord d’Air Irving

Le ministre fédéral Dominic LeBlanc s’est placé dans une situation délicate en acceptant de voyager gratuitement à bord de l’avion privé de l’entreprise J.D. Irving afin de se rendre à un rendez-vous médical.

Depuis toujours, les personnes les plus riches tentent d’influencer les gouvernements afin qu’ils prennent des décisions en faveur de leurs intérêts personnels plutôt que de ceux de la population. C’est pourquoi au Canada, ces relations sont encadrées par des lois.

Parmi celles-ci, la Loi sur les conflits d’intérêts, qui prévoit spécifiquement que les ministres ne peuvent accepter de vols gratuits non commerciaux, sauf en de rares exceptions. La raison est évidente. Aucun cadeau de cette importance ne peut être jugé désintéressé, même de la part d’un ami.

L’année dernière, le premier ministre Justin Trudeau s’est retrouvé dans l’embarras quand il a accepté une invitation de l’Aga Khan, une sorte de chef spirituel qui l’a accueilli ainsi que sa famille sur son île privée dans les Antilles, en 2016. M. Trudeau avait entre autres voyagé à bord de l’hélicoptère de ce philanthrope milliardaire.

La commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique (à ce moment-là), Mary Dawson, n’a pas été impressionnée et a conclu que M. Trudeau avait enfreint une flopée d’articles de la Loi sur les conflits d’intérêts.

Le cas de Dominic LeBlanc est, disons, plus délicat.

Le député fédéral de Beauséjour n’a pas accepté un voyage en hélico pour passer ses vacances de Noël dans une île paradisiaque. Il s’est plutôt rendu à Montréal afin d’y suivre des traitements médicaux.

M. LeBlanc est en congé de maladie depuis trois mois pour un lymphome non hodgkinien. La vidéo qu’il a diffusée, où on le voit le crane rasé, a suscité inquiétudes, solidarité et empathie auprès de la population.

À un certain point, Dominic LeBlanc a dû se rendre à Montréal pour y recevoir des traitements. Son système immunitaire étant affaibli, il s’est vu interdire de voyager à bord d’un vol commercial. Il s’est donc tourné vers Jim Irving, dirigeant de J.D. Irving, afin de voyager dans son avion privé.

La Loi sur les conflits d’intérêts prévoit qu’un ministre ne peut accepter un tel voyage, sauf s’il obtient la permission du commissaire à l’éthique. M. LeBlanc a donc demandé la permission du commissaire, qui la lui a accordée.

Il est difficile d’analyser cette controverse en faisant fi de nos émotions.

Qui d’entre nous refuserait la générosité d’un ami milliardaire si cela nous permettait de nous rendre rapidement et gratuitement au loin pour subir des traitements qui pourraient nous sauver la vie?

D’un autre côté, là est le paradoxe. Le Canadien moyen n’a pas ce privilège. Des milliers de Néo-Brunswickois doivent chaque année parcourir des centaines de kilomètres en auto pour se rendre à Halifax, à Québec, à Montréal ou ailleurs pour y subir des traitements.

M. LeBlanc aurait pu aussi payer de sa poche un vol nolisé.

L’ennui avec les Irving, c’est qu’il n’y a jamais rien de réellement gratuit.

La richissime famille de Saint-Jean utilise depuis longtemps toutes les ressources à sa disposition – l’argent, l’amitié, l’influence, le lobbyisme, son poids dans l’économie, ses journaux, ses camps et bien sûr son avion pour s’assurer d’avoir l’oreille attentive des bonnes personnes au bon moment.

Vous avez des doutes? Laissez-nous vous rafraichir la mémoire.

En 2003, la ministre fédérale de Moncton Claudette Bradshaw a raté son vol après une réunion qui s’est étirée à Ottawa. Qu’importe, la famille Irving l’a invitée à revenir à la maison à bord de son jet privé.

Un geste isolé? Bien sûr que non. Il s’est aussi avéré que le ministre de l’Industrie Allan Rock de même que les députés de l’opposition Elsie Wayne (de Saint-Jean) et John Herron ont également volé aux frais de la célèbre famille. En prime, le ministre néo-écossais Robert Thibault avait passé une nuit dans un camp de pêche propriété – vous l’aurez deviné – des Irving.

Nous parlons d’une famille qui brasse des milliards de dollars avec le gouvernement fédéral. Une famille qui ne laisse rien au hasard pour obtenir ce qu’elle veut, dont les avocats menacent de poursuite les journalistes qui posent des questions sur ses contrats de construction navale et dont les journaux vont jusqu’à censurer les caricatures qui vont à l’encontre des intérêts de celles-ci.

Nous souhaitons à Dominic LeBlanc un prompt rétablissement. Personne ne doute de son intégrité ni de sa volonté de travailler pour le bien des Canadiens et des Néo-Bruns­wickois.

Il n’est pas un «vendu».

Mais il n’aurait pas dû profiter ainsi des largesses des Irving. Cette famille en mène déjà assez large, sans qu’en plus nos élus se mettent dans une position où ils se sentiront un jour dans l’obligation de lui accorder un retour d’ascenseur pour services rendus.