La justice des riches

Le procès de Dennis Oland, héritier d’une richissime famille de la région de Saint-Jean, s’est terminé il y a une dizaine de jours avec un verdict d’acquittement. Si tous sont égaux devant le juge et la loi, cette saga judiciaire a démontré que l’argent peut faire la différence dans un palais de justice.

Richard Oland a été assassiné en 2011 dans son bureau. Son fils a été accusé deux ans plus tard et reconnu coupable par un jury en 2015. La Cour d’appel a ordonné un nouveau procès, lequel a eu lieu devant un juge seul. Dennis Oland a cette fois été reconnu non coupable.

La famille Oland, qui a fait fortune dans la bière (elle a fondé la brasserie Moosehead), est plus ou moins connue des Acadiens. Dans le sud anglophone, par contre, c’est une autre histoire. Le procès a été l’équivalent néo-brunswickois de celui d’O.J. Simpson, la question raciale en moins.

Richard Oland, âgé de 69 ans, a été retrouvé mort dans son bureau le 7 juillet 2011. Selon la police, son fils aurait été la dernière personne à l’avoir vu en vie, la veille. Il n’existe aucune preuve ou aucun témoignage direct capable de démontrer hors de tout doute qui est le meurtrier.

Plusieurs indices ont par contre convaincu la police que le fils Oland est le coupable.

D’abord, le mobile. Dennis Oland est lourdement endetté. Il vivait au-dessus de ses moyens. Il devait aussi de l’argent à son père, lequel avait semble-t-il depuis décidé de lui couper les vivres.

Le magnat de la bière a été frappé à 45 reprises, surtout à la tête, ce qui a laissé croire à la Couronne qu’il a été tué par son fils dans un accès de rage, après lui avoir refusé son aide financière.

Dennis Oland a aussi fait nettoyer la veste qu’il portait le jour du meurtre, avant que la police ne la saisisse. Des taches de sang ont malgré tout été retrouvées. Notons aussi que M. Oland a trompé les policiers en affirmant qu’il portait une autre veste ce jour-là.

Seul le cellulaire de la victime a disparu. Cet appareil a émis un signal à une tour à l’est de la ville après le départ du fils dans cette direction. L’arme du crime n’a jamais été retrouvée, mais Oland a été vu, tout de suite après sa visite au bureau de son père, en train de se promener le long d’un quai.

Bref, un grand nombre d’éléments circonstanciels, mais rien de plus. Les jurés ont néanmoins estimé qu’ils en avaient suffisamment entendu pour conclure que Dennis Oland est bel et bien le meurtrier.

Ce dernier était toutefois bien représenté. Son équipe juridique a trouvé une faille afin de forcer l’annulation du verdict de culpabilité en Cour d’appel.

Elle a aussi réussi à mettre en lumière le piètre travail de la police de Saint-Jean. Celle-ci a multiplié les bavures pendant l’enquête. Le lieu du crime n’a pas été bien protégé, des policiers qui n’avaient rien à faire là sont venus en grand nombre voir de près l’endroit, des objets ont été déplacés, des éléments de preuve n’ont pas été bien entreposés, etc.

La défense a aussi cette fois exigé un procès avec un juge, misant sur le fait qu’elle obtiendrait un résultat différent. Elle a gagné son pari, le juge Terrence Morrison prenant le soin de préciser qu’«il faut plus que des soupçons pour condamner une personne pour meurtre».

Si la famille Oland n’était pas aussi riche, il est loin d’être certain qu’un deuxième procès aurait eu lieu et se serait terminé de cette manière.

Tout le monde est présumé innocent jusqu’à preuve du contraire. Mais un citoyen dépendant de l’aide juridique ou qui peine à se payer les services d’un avocat décent n’aurait pas pu retourner chaque pierre, comme l’a fait l’équipe de M. Oland, afin d’élaborer une défense gagnante.

Le fait que la famille Oland soit riche ne signifie pas qu’elle ait acheté un verdict favorable. Dennis Oland a été innocenté. Cela a été accompli en soulevant un doute raisonnable devant un tribunal. Pas en brandissant une liasse de billets devant un juge.

Néanmoins, ceci est un rappel que les accusés riches ont droit à une meilleure défense que les personnes pauvres. L’organisme Innocence Canada rappelle d’ailleurs qu’un grand nombre de personnes condamnées à tort sont des gens démunis qui ne peuvent se payer une équipe d’avocats et d’experts capables de poursuivre tous les recours possibles.

En attendant, un meurtrier court toujours les rues. Le meurtre de Richard Oland ne sera pas élucidé de sitôt. L’argent de la victime et de la famille ne changera rien à cela.