Un doigt d’honneur en Acadie

Petite controverse dans le monde de la Fête nationale de l’Acadie, alors qu’un chanteur a profité sa présence sur scène pour critiquer le premier ministre Blaine Higgs. Serge Brideau a-t-il été trop loin? Aurait-il dû choisir un autre moment pour s’exprimer? Non. Il était en droit de partager ses opinions.

Serge Brideau et son groupe, Les Hôtesses d’Hilaire, ne sont pas allergiques à la controverse. Ils n’ont pas hésité par le passé à dénoncer des situations politiques, parfois lors de moments les plus inattendus.

Au début de l’année à l’émission Belle et Bum, diffusée sur Télé-Québec, Brideau a soudainement déboutonné sa chemise, pendant une chanson. Sur son ventre était écrit en grosses lettres Kris Austin (le nom du chef de la People’s Alliance).

Le droit des francophones du Nouveau-Brunswick d’être servis dans leur langue chez Ambulance NB était alors victime d’un assaut sans précédent de la part du gouvernement progressiste-conservateur et de la People’s Alliance. En réalisant son coup d’éclat, Brideau s’assurait de tourner les projecteurs vers cet enjeu.

C’est sans oublier qu’il ne s’est jamais gêné pour repousser les limites ou même choquer. Sa présence en 2017 à une heure de grande écoute à une émission de Radio-Canada, maquillé et vêtu d’une robe mauve, avait suscité de nombreuses critiques. «Pour moi, lire des commentaires sur les réseaux sociaux, c’est comme lire des graffitis dans une toilette publique. Ça n’a pas beaucoup d’importance», avait-il confié à l’Acadie Nouvelle.

Espérer de Serge Brideau qu’il se contente de sa présence au 15 août pour souhaiter bonne fête nationale et dire à quel point nous sommes tous heureux en Acadie, sans brasser la cage, relevait donc de la pensée magique.

C’est ainsi qu’en plein spectacle, il a décrit Blaine Higgs comme étant un premier ministre unilingue anglophone, bien installé dans sa section VIP, avec «son boss Irving».

Interrogé sur son coup de gueule, M. Brideau a rappelé que nous sommes présentement gouvernés par un premier ministre unilingue maintenu au pouvoir par un parti politique opposé au bilinguisme.

À ses yeux, il n’avait pas de meilleur moment que le 15 août, devant 20 000 spectateurs et des milliers d’autres rivés devant leur télévision, pour s’insurger contre cette situation.

Que penser de tout cela?

D’abord, que bien des gens, en Acadie comme ailleurs, n’aiment pas la controverse et encore moins la confrontation. Si M. Brideau avait été moins précis dans ses propos, s’il s’était contenté de parler de la menace que font peser certains contre l’Acadie sans nommer personne, les réactions auraient été moins vives.

C’est parce qu’il a osé critiquer directement le premier ministre – qui plus est en sa présence – et qu’il a parlé de ses liens avec la famille Irving, qu’on affirme aujourd’hui qu’il a dépassé les bornes.

Cela nous ramène au président de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, Robert Melanson, qui n’a pas condamné les propos du chanteur des Hôtesses d’Hilaire, mais qui estime que le moment était mal choisi.

Nous sommes en désaccord. Il n’y a pas de bons ou de mauvais moments pour un artiste qui souhaite s’engager dans un débat public. Il n’y a pas de raisons pour lesquelles il devrait conserver ses opinions politiques pour lui. S’il veut les exprimer pendant un spectacle, dans les médias sociaux, dans une émission de télé ou lors du spectacle de la Fête nationale des Acadiens, bien lui en fasse.

L’Acadie est ce qu’elle est aujourd’hui en grande partie grâce à sa culture. Ce sont les artistes qui ont porté l’Acadie avec le Réveille de Zachary Richard, les chansons de 1755 et les oeuvres d’Antonine Maillet, de Gérald LeBlanc et d’Herménégilde Chiasson, pour ne nommer que ceux-là.

Tant mieux si des artistes d’aujourd’hui prennent à leur tour la parole pour exprimer leurs préoccupations sur le sort de l’Acadie et des Acadiens. Même le 15 août. Même avec un doigt d’honneur.

Si vous vous intéressez à ce qui est approprié ou non le jour de la Fête nationale, nous vous invitons plutôt à vous tourner vers le chef fédéral conservateur Andrew Scheer, qui a croisé le premier ministre libéral Justin Trudeau pendant le tintamarre de Dieppe.

Les deux hommes se sont serré la main. M. Scheer en a profité pour dire avec un sourire en coin à M. Trudeau de cesser de mentir et d’être franc (to come clean). Le Parti conservateur a ensuite diffusé la photo et la vidéo sur toutes ses plateformes.

Le 15 août attire traditionnellement de nombreux politiciens, mais ce n’est pas un événement politique.

La façon dont M. Scheer a utilisé notre Fête nationale pour faire de la petite politique partisane est honteuse. Bien plus que n’importe quel doigt d’honneur sur une scène de spectacle.