En attendant Justin Trudeau

Situation hors de l’ordinaire, jeudi soir, alors que trois chefs fédéraux ont participé à un débat télévisé dès le 2e jour de la campagne électorale, et ce, sans la présence du premier ministre sortant.

La décision du libéral Justin Trudeau de faire l’impasse sur le premier débat des chefs était mal avisée. Nous aurions voulu le voir défendre son bilan et exprimer sa vision d’un Canada qu’il souhaite pourtant diriger pour les quatre prochaines années.

M. Trudeau a sans doute fait le pari que le débat n’aurait pas lieu sans sa présence et que les autres chefs refuseraient de débattre.

Mal lui en prit. Non seulement il a quand même eu lieu, mais il a aussi été très informatif et pertinent. À méditer, alors que Radio-Canada Acadie devra décider d’ici aux prochaines élections provinciales si elle organisera un débat en français sans la présence du chef de la People’s Alliance, Kris Austin, et possiblement sans le premier ministre Blaine Higgs.

Pour revenir à Justin Trudeau, son absence a évidemment fait de lui une cible de choix. Le conservateur Andrew Scheer y a été d’une formule particulièrement assassine en fin d’émission, quand il a soutenu que M. Trudeau augmentera les impôts s’il est reporté au pouvoir. «Il n’aura plus besoin de votre vote, mais il aura encore besoin de votre argent». Ouch.

Cela dit, le chef libéral n’a pas été bombardé comme prévu. Elizabeth May (Parti vert), Jagmeet Singh (NPD) et Andrew Scheer ont débattu les uns contre les autres pendant de longs instants, en semblant oublier par moment l’homme qu’ils souhaitent vaincre. Même les échanges à propos de la taxe sur le carbone ont surtout été l’occasion pour le NPD et le Parti vert de dénoncer les positions conservatrices, au cours d’échanges très animés.

Les chefs du NPD et du Parti vert sont de leur côté sortis gagnants de la soirée de jeudi. Et ce n’est pas parce qu’ils ont asséné des coups fatidiques ou que M. Scheer a été mauvais, bien au contraire.

En l’absence de Justin Trudeau, les chefs de ces tiers partis ont passé moins de temps à dénoncer leur adversaire libéral et plus de temps à présenter leurs engagements.

Ce n’est pas tout le monde qui sait que le Parti vert promet un revenu minimum garanti pour tous. Plusieurs ignorent que le NPD promet un système de santé qui comprendrait des soins gratuits «de la tête aux pieds», y compris le coût des soins dentaires, des médicaments, etc. Ces propositions – et bien d’autres – ont eu droit à beaucoup de visibilité, ces deux chefs ayant occupé après tout plus de la moitié du temps d’antenne.

Le choix des sujets débattus sortait des sentiers battus. Il y a notamment eu un segment consacré aux affaires autochtones, un dossier qui est normalement ignoré dans les campagnes électorales.

Les échanges portant sur les affaires étrangères ont aussi mis en opposition Andrew Scheer (pro-Israël) à Jagmeet Singh (pro-Palestine). Ils ont de plus été l’occasion de mettre en lumière les hésitations de M. Scheer concernant le Brexit et même Donald Trump, qu’il refuse de critiquer.

Saluons par ailleurs la diversité des idées, mais aussi des personnes présentes derrière les podiums. Debout entre une femme et un homme issu d’une minorité ethnique et religieuse, M. Scheer était le seul politicien venant du moule traditionnel masculin, de race blanche et aux cheveux grisonnants, tel qu’on en retrouve à la tonne au Nouveau-Brunswick et au Canada.

Les électeurs acadiens qui souhaitaient en savoir plus sur la vision des chefs concernant le Nouveau-Brunswick et l’Atlantique ont toutefois été déçus.

À l’exception du néo-démocrate Jagmeet Singh, qui a rappelé au détour d’un énoncé sur les changements climatiques que les citoyens de l’est du Canada doivent composer avec un nombre grandissant d’inondations, les enjeux spécifiques à notre région ont été complètement évacués de la discussion. Même le segment portant sur l’énergie a fait abstraction de l’importance d’un corridor énergétique pour notre région.

Le débat a été civilisé. Le nombre réduit de candidats a permis de limiter les épisodes de cacophonie.

Il a mis aussi la table pour une campagne électorale qui ne fait que commencer. Les chefs ne parleront pas éternellement de SNC-Lavalin, de laïcité ou de Doug Ford. Ils finiront par accorder de l’importance à des enjeux plus nationaux comme l’économie ou le financement du système de santé.

Les débats qui auront lieu dans les prochaines semaines seront l’occasion de traiter de ces sujets. Justin Trudeau participera à trois d’entre eux, y compris deux en français.

À la suite de ceux-ci, les électeurs néo-brunswickois seront peut-être mieux à même de répondre à ce qui s’annonce comme étant la véritable question de l’urne: «Voulons-nous encore de Justin Trudeau en tant que premier ministre?»