Une main haute pour la lieutenante-gouverneure

Le Parti libéral du Canada a dû retirer en catastrophe la version française de la chanson thème de sa campagne électorale. La chanson est si mal traduite qu’elle laisse l’impression d’avoir été composée sur Google Translate. Cela démontre une insensibilité à l’égard des francophones qui ne se limite pas à cet incident. Les Acadiens peuvent en témoigner.

Les libéraux ont dévoilé en fin de semaine leur chanson thème, One Hand Up, composée par The Strumbellas. Le groupe ontarien a aussi eu le mandat de présenter une version française de la chanson, Une main haute, et c’est là que tout a dérapé.

Si on peut saluer le fait que les libéraux ont eu le réflexe de réclamer une version française de la chanson, le fait qu’ils aient accepté une version aussi mal traduite, avec des paroles quasiment incompréhensibles, sans que personne ne sonne l’alarme à l’interne, montre à quel point ce parti n’a plus les antennes qu’il détenait jadis chez les francophones.

Pas besoin de chercher loin dans le temps pour trouver un autre exemple.

Il y a 12 jours, le gouvernement Trudeau nommait Brenda Murphy à titre de 32e lieutenante-gouverneure du N.-B.

Aux dires mêmes de Justin Trudeau, Mme Murphy a été choisie parce qu’elle a passé une bonne partie de sa vie à se battre pour sortir des gens de la pauvreté et à faire progresser l’égalité des sexes.

Nous ne doutons pas que Mme Murphy saura utiliser ses nouvelles fonctions afin de mener à bien les causes qui lui tiennent à coeur. L’ennui, c’est qu’elle ne pourra le faire qu’en anglais.

Brenda Murphy est unilingue.

Le gouvernement Trudeau se vante d’être le défenseur des minorités francophones du Canada. Il est en train de sauver l’Université de l’Ontario français, qui avait été condamné par le premier ministre conservateur Doug Ford. Il n’a pourtant pas pensé une seule seconde au fait qu’il aurait été approprié de nommer une lieutenante-gouverneure pouvant s’exprimer dans les deux langues officielles du Nouveau-Brunswick.

Les gouvernements ont l’habitude depuis toujours de choisir des ministres, des sous-ministres et des juges unilingues à la Cour suprême, en justifiant cela par le fait que ces personnes sont compétentes et qu’on ne peut les disqualifier en raison du seul critère linguistique.

Dans le cas de la fonction de lieutenant-gouverneur, l’excuse ne tient pas.

Le poste est avant tout cérémonial. Il ne demande pas de compétences particulières. À peu près n’importe qui pourrait occuper l’emploi. On s’attend de la personne qu’elle signe sans poser de questions les projets de loi qui ont été adoptés afin de leur donner force de loi. C’est elle aussi qui ordonne la dissolution de la législature, à la demande du premier ministre.

On oublie par contre que la personne est appelée à jouer un rôle rassembleur. On s’attend qu’elle se déplace dans les communautés afin de livrer des discours ou de participer à des coupes de ruban, des lancements, etc.

Herménégilde Chiasson (2003-2009) avait été un lieutenant-gouverneur hyperactif qui n’hésitait pas à utiliser le prestige de sa fonction au profit d’organismes à travers le Nouveau-Brunswick. Quant à Graydon Nicholas (2009-2014), son unilinguisme n’avait pas choqué du fait qu’il était le premier représentant des Premières Nations à accéder à ce poste symbolique.

Bref, le lieutenant-gouverneur du N.-B. est moins important pour ce qu’il fait que pour ce qu’il représente. Il est le «chef d’État officiel» de la seule province officiellement bilingue au Canada. La moindre des choses aurait été de nommer quelqu’un capable de se rendre à Balmoral ou à Shippagan et de parler dans la langue des citoyens. Quelqu’un qui est en mesure de représenter le Nouveau-Brunswick partout, au Canada comme dans le monde, et qui pourra le faire sans la traduction simultanée.

C’était encore plus important de le faire cette année, alors que le N.-B. est dirigé par un premier ministre unilingue, qui ne se déplace à peu près jamais dans les régions du Nord francophone, qui ne compte qu’un seul député acadien et qui se maintient au pouvoir avec l’aide d’un parti politique opposé aux droits linguistiques des francophones.

Mais à Ottawa, personne ne s’est arrêté à cette problématique. C’était le tour d’une anglophone d’occuper le poste. C’est donc ce que le gouvernement libéral a fait, sans penser au message qu’il enverrait aux Acadiens en choisissant une personne incapable de s’exprimer dans leur langue.

Il l’a fait sans réfléchir, de la même manière qu’il a approuvé la traduction médiocre de One Hand Up. Dans les deux cas, c’est décevant. Et insultant.