Le jugement en option

La fascination du chef libéral Justin Trudeau à peindre sa peau en noir ou en brun est on ne peut plus bizarre. Mais cela fait-il de lui un raciste? Cela le disqualifie-t-il en tant que candidat au poste de premier ministre? Des milliers d’électeurs se posent aujourd’hui ces questions.

La publication par le magazine américain Time d’une photo de Justin Trudeau arborant un brownface en 2001 a eu l’effet d’une bombe. Elle a été suivie de la diffusion d’une deuxième photo, puis d’une vidéo.

Ce n’est probablement pas à un éditorialiste de race blanche qui n’a jamais été victime de discrimination raciale de trancher à savoir si M. Trudeau a agi de façon raciste.

Notons que les principaux intéressés ont pour la plupart choisi de faire la part des choses. La Ligue des Noirs du Québec a affirmé que M. Trudeau n’a pas à s’excuser et que ceux qui le critiquent le plus durement «nagent dans un bassin d’hypocrisie» parce qu’ils n’ont rien fait pour promouvoir l’intérêt de la communauté noire et culturelle.

L’écrivain d’origine haïtienne Dany Laferrière a précisé qu’à ses yeux, le geste posé par M. Trudeau n’est pas un acte de blackface et a dénoncé lui aussi les politiciens blancs qui tentent de faire du millage sur cette affaire.

Quant au chef libéral, sa stratégie est claire: s’excuser à profusion afin d’obtenir le pardon des personnes qui ont été blessées par ses actions et espérer que la controverse s’éteigne d’ici le jour du scrutin.

Le temps joue en sa faveur. Il reste encore un mois avant le jour du vote. C’est long.

À vrai dire, cette histoire ne remet pas en question l’ouverture de Justin Trudeau aux minorités ethniques et culturelles. Depuis le début de sa carrière politique, il a toujours été un apôtre du multiculturalisme. Son Cabinet comprend plusieurs ministres de différentes religions ou couleurs de peau. Le début de son règne en tant que premier ministre a été marqué par sa décision d’accueillir au Canada des milliers de réfugiés syriens.

Rien, dans sa carrière politique, ne montre l’oeuvre d’un homme qui méprise les minorités. C’est peut-être ce qui explique que les représentants de ces regroupements ont été prompts à se porter à sa défense.

Par contre, cette histoire démontre une nouvelle fois la propension de M. Trudeau aux erreurs de jugement. Il a déjà eu par le passé des épisodes où sa légèreté et son manque de sérieux lui ont nui. Et pas seulement lors de son fameux voyage en Inde.

En 2007, peu avant d’entreprendre sa carrière politique, M. Trudeau a livré un discours devant 2000 enseignants du primaire réunis à Saint-Jean. Il a déclaré à ceux-ci que le Nouveau-Brunswick devrait abolir la dualité en éducation parce que celle-ci est coûteuse. «Ça divise les gens et ça leur met des étiquettes».

Justin Trudeau n’est pas un antiAcadien. Il éprouve au contraire ce qui semble être une sincère admiration pour notre peuple et la façon dont nous nous sommes battus pour sauvegarder notre culture et notre langue.

Ce discours était celui d’une personne qui parlait à tort et à travers. Qui partageait son rêve d’une utopie où il n’y aura plus de divisions basées sur la langue, la religion ou la race, mais sans voir plus loin que le bout de son nez. En oubliant que la dualité en éducation est l’ultime rempart qui freine l’assimilation des Acadiens.

Cette histoire de brownfaces et de blackfaces nous rappelle cette version de Justin Trudeau, celle d’un homme qui ne pense pas toujours aux conséquences de ses actes, un peu comme lorsqu’il a rédigé un gazouillis sur Twitter où il invitait tous les persécutés du monde à venir au Canada.

Dans la photo publiée par le Time, personne ne semble s’offusquer du déguisement racial de celui qui n’était alors qu’un simple enseignant. Même la direction de l’institution scolaire a partagé ladite photo dans un album de fin d’année.

M. Trudeau a agi de façon déplacée. Mais il ne s’est pas déguisé en soldat nazi.

Il s’est excusé à plusieurs reprises. Cette histoire va entacher le reste de sa campagne, et avec raison. Mais nous souhaitons aussi que les véritables enjeux finissent par reprendre le dessus.

Qu’est-ce qui a fait les manchettes depuis le déclenchement des élections? Une pancarte anti-immigration de Maxime Bernier; un candidat du NPD qui est souverainiste; la décision d’Andrew Scheer de pardonner à plusieurs de ses candidats qui ont tenu par le passé des propos islamophobes, homophobes et contre les francophones; une vidéo de M. Scheer datant de 14 ans dans laquelle il compare le mariage entre personnes de même sexe à un chien à cinq pattes; et maintenant, le brownface.

Cette campagne ressemble de plus en plus à celles qui ont cour aux États-Unis: au ras du caniveau. Nous invitons les chefs à passer moins de temps à dénoncer ce qui s’est produit il y a deux décennies et à plutôt expliquer aux électeurs comment ils dirigeront le Canada, s’ils remportent les élections.

Aux dernières nouvelles, c’est encore à cela que ça sert, une campagne électorale.