Le débat des francophones

Le premier débat des chefs en français de cette campagne électorale a tenu ses promesses. Il a permis d’en apprendre plus sur les positions des partis sur une foule de sujets. Et en prime, on a même discuté du sort des francophones.

Le face-à-face de TVA a ceci de particulier qu’il est le premier auquel a participé le premier ministre sortant, Justin Trudeau. Il ne mettait aussi en vedette que quatre chefs: Andrew Scheer (Parti conservateur), Jagmeet Singh (NPD), Yves-François Blanchet (Bloc Québécois) et M. Trudeau (Parti libéral).

On a surtout retenu l’effondrement d’Andrew Scheer dans la première moitié du débat. Son refus d’avouer l’évidence – il est pro-vie – l’a fait très mal paraître. Il avait beau répéter qu’un gouvernement Scheer ne changera pas plus la loi que ne l’a fait le gouvernement Harper pendant ses neuf années de pouvoir, il avait l’air de quelqu’un qui avait quelque chose à cacher.

Il est tout à fait incroyable que M. Scheer et ses stratèges aient laissé cette question torpiller sa performance au débat. Ils ont corrigé le tir, mais seulement le lendemain, lors d’une visite au Nouveau-Brunswick.

Plus largement, les enjeux débattus ont été choisis en fonction des intérêts et des priorités des électeurs du Québec. Les chefs ont lancé les «Québécoises et Québécois» à tour de bras, sans modération.

Dans un débat comme celui-là, les Acadiens doivent se contenter des miettes… quand il y en a. Et dans le cas qui nous occupe, on en a retrouvé quelques-unes.

L’un des premiers sujets à l’ordre du jour, la loi sur la laïcité au Québec, aurait dû normalement mettre Justin Trudeau en difficulté. Il est le seul des quatre chefs à être opposé à cette loi, laquelle recueille un très fort pourcentage d’appuis dans cette province.

Or, il a plutôt profité de l’occasion pour se porter à l’attaque contre le Bloc Québécois et se poser en défenseur des minorités. Il a affirmé que le gouvernement fédéral doit aider les citoyens qui combattent des lois injustes, y compris les droits des LGBT, ceux des femmes et ceux des francophones hors Québec.

De la musique à nos oreilles.

Plus tard, le chef bloquiste a critiqué son adversaire libéral en démontrant que les anglophones du Québec sont mieux traités que les francophones dans les autres provinces, y compris les Acadiens, qu’il a spécifiquement nommés.

M. Trudeau en a profité pour rappeler le rôle qu’il a joué pour empêcher le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, de mettre fin au projet de l’Université de l’Ontario français et en mettant de l’avant la timidité d’Andrew Scheer, qui avait refusé de critiquer publiquement son allié ontarien à l’époque.

Évidemment, les débatteurs sont restés en surface.

Personne n’a relevé le fait que le gouvernement Trudeau a nommé une lieutenante-gouverneure unilingue anglaise au Nouveau-Brunswick.

De même, personne n’a partagé la moindre préoccupation au fait que le gouvernement de la Colombie-Britannique défend en Cour suprême sa vision voulant que l’obligation constitutionnelle d’offrir une instruction équivalente dans les deux langues officielles peut être limitée par des considérations budgétaires, ni le fait que quatre provinces (dont trois en Atlantique) et un territoire appuient cette position restrictive.

À notre grande surprise, l’animateur a profité du segment sur la place du Québec dans le Canada pour poser une question à M. Blanchet et à M. Scheer portant sur le bilinguisme au Canada. Invités à expliquer ce qu’ils peuvent faire pour rassurer les minorités francophones qui «n’ont pas les services auxquels ils ont droit», les deux hommes se sont toutefois contentés d’appuyer le projet d’université francophone à Toronto.

Les chefs auront la chance de se reprendre la semaine prochaine, lors d’un deuxième débat en français. Il y aura cette fois six leaders (Elizabeth May, du Parti vert, et Maxime Bernier, du Parti populaire, s’ajouteront).

Saluons le fait que les chefs politiques canadiens trouvent important de débattre dans la langue de Molière. Rien ne garantit qu’il en sera toujours ainsi. L’année dernière, lors des élections provinciales, les électeurs acadiens n’ont pas eu droit à un débat dans leur langue, en raison de l’unilinguisme de deux des chefs.

Il était rafraichissant, mercredi, d’entendre le néo-démocrate Jagmeet Singh, un fils d’immigrant député dans la région de Toronto, raconter comment il est tombé amoureux de la langue française et a passé sa jeunesse «à écouter des cassettes de Roch Voisine».

Le conservateur Andrew Scheer, qui est député en Saskatchewan et qui a appris le français à Ottawa, a éprouvé un peu plus de difficultés que M. Singh. Mais il était quand même capable de débattre, d’exprimer ses idées et de se faire comprendre.

Une belle marque de respect à l’endroit des francophones et des Acadiens.