De l’amour, mais pas de plan

Des deux débats des chefs à avoir eu lieu cette semaine, celui en français a été de loin le plus informatif. Grâce aux efforts herculéens du chef d’antenne Patrice Roy pour éviter la cacophonie, nous avons pu en apprendre beaucoup plus à propos des engagements des candidats sur différents thèmes.

Il est difficile d’organiser un affrontement à six candidats qui est à la fois intéressant et pertinent. La formule du débat en français est probablement celle qui a réussi à soutirer le maximum de l’exercice.

Les débats étaient limités à trois (plutôt qu’à six en anglais). Par ailleurs, l’idée d’inviter des journalistes à poser des questions en rafale aux chefs sur des sujets pointus et précis est géniale.

Le Nouveau-Brunswick a fait une apparition-surprise durant ce débat, quand le chef néo-démocrate Jagmeet Singh a accusé le libéral Justin Trudeau de n’avoir rien fait pour protéger la clinique privée d’interruption volontaire des grossesses de Fredericton, laquelle avait révélé plus tôt dans la journée qu’elle est sur le point de fermer ses portes.

Vite sur ses patins, M. Trudeau a réagi en blâmant les progressistes-conservateurs du Nouveau-Brunswick pour la fermeture annoncée et en vantant le fait que sa collaboration avec le gouvernement libéral précédent avait permis d’élargir l’accès à ce service (dans un hôpital de plus, dans une ville où le service était déjà offert…).

L’ennui pour M. Trudeau est que sa déclaration ne résiste pas aux faits.

Il est vrai que le gouvernement Higgs refuse de rembourser le coût des avortements en clinique privée. Sauf que le gouvernement Gallant avait aussi fermé la porte à cette idée.

Il est véridique que les libéraux ont fait beaucoup pour libéraliser l’accès à l’avortement au Nouveau-Brunswick. D’abord, en éliminant la règle des deux médecins, et aussi en offrant le service dans un plus grand nombre d’hôpitaux.

Cela est toutefois survenu au début de leur mandat, alors que le conservateur Stephen Harper était encore au pouvoir à Ottawa. Il est donc faux de dire que la bataille pour l’accès à l’avortement dans une clinique privée au Nouveau-Brunswick passe par la réélection de Justin Trudeau.

La santé, de toute façon, est une compétence provinciale, quoique le fédéral a le pouvoir de retirer son financement aux provinces récalcitrantes en matière d’avortements.

Par ailleurs, les chefs ont été invités à répondre à la question d’un Franco-Ontarien préoccupé par la piètre qualité des services en français, en particulier chez Air Canada. Il a demandé quels outils les chefs accorderont «concrètement» au commissaire aux langues officielles du Canada afin qu’il puisse faire respecter la loi et s’assurer que les francophones aient des services équivalents à ceux offerts aux anglophones.

Malheureusement, nous avons surtout eu droit à des généralités.

Elizabeth May est celle qui a été le plus loin. Elle souhaite accorder au commissaire «le pouvoir de punir» ainsi que lui donner les outils pour qu’ils puissent assurer que les agences sous juridiction fédérale soient obligées d’offrir des services de qualité égale dans les deux langues, et ce, dès la première année d’un gouvernement vert.

Andrew Scheer a rappelé sa fierté d’avoir appris le français dans sa jeunesse à Ottawa, grâce à l’immersion, et a soutenu avoir contribué à sauver l’Université de l’Ontario français des compressions du premier ministre Doug Ford. Il a promis de «moderniser» la Loi sur les langues officielles du Canada.

Maxime Bernier a soutenu qu’il se cantonnera dans ses champs de compétence afin de «redonner au gouvernement fédéral les ressources» qui permettront d’offrir de bons services en français aux francophones.

Yves-François Blanchet a insisté une nouvelle fois sur la notion de réciprocité, c’est-à-dire que «nos frères et nos soeurs francophones du Canada» devraient avoir droit aux mêmes services que les anglophones du Québec. Il n’a toutefois pas dit comment il allait s’y prendre pour y parvenir.

Jagmeet Singh a répété être tombé amoureux de la langue de Molière dès son enfance. Il a promis lui aussi de «moderniser» la Loi sur les langues officielles et de mieux financer les services en français. «C’est une question de courage et de volonté», a-t-il insisté.

Quant à Justin Trudeau, il a rappelé les compressions effectuées par Doug Ford. Il s’est engagé à son tour à moderniser la loi et a affirmé appuyer la lutte des francophones hors Québec pour la sauvegarde de leur langue. «On sera toujours avec vous», a-t-il exprimé.

Bref, beaucoup d’amour, beaucoup de solidarité à notre endroit. Mais pour le concret, on repassera.

Réjouissons-nous d’avoir la confirmation qu’au moins trois chefs veulent améliorer la Loi sur les langues officielles.

Malheureusement, en l’absence d’engagements fermes, le danger est grand qu’il s’agit encore une fois de belles paroles et que rien ne changera à long terme.