Monsieur Pichette, le N.-B. vous doit beaucoup

Quand une personnalité francophone rend l’âme au Nouveau-Brunswick, il est de mise de déclarer qu’il s’agit d’une lourde perte pour l’Acadie. Peu de gens méritent autant que l’on dise cela à propos d’eux que Robert Pichette.

Robert Pichette est décédé jeudi. Il était âgé de 83 ans. Son héritage est immense. Il est l’un de ceux qui ont contribué à sortir le Nouveau-Brunswick du Moyen-Âge, où la province a été enfermée jusque dans les années 1960.

Le premier ministre libéral Louis J. Robichaud a transformé le Nouveau-Brunswick à jamais avec son programme Chances égales pour tous. Mais aussi important fût le rôle joué par le premier ministre, celui-ci n’a pas tout fait seul. Il a dû s’adjoindre une équipe de jeunes réformateurs.

Robert Pichette, alors âgé dans la vingtaine, a répondu à l’appel. Ses qualités de communicateur allaient aider le gouvernement Robichaud. Il est rapidement devenu le bras droit du premier ministre.

Il est aussi l’architecte de la première Loi sur les langues officielles du N.-B.

On ne peut pas imaginer la pression que ces gens ont subie à l’époque.

Le gouvernement Higgs hésite aujourd’hui à imposer une mesure aussi simple et bénéfique que la vaccination obligatoire chez les enfants d’âge scolaire, en raison de la pression et des critiques. Pensez à ce que Louis Robichaud et ses alliés ont vécu alors qu’ils tentaient de mettre fin à un statu quo qui favorisait la puissante famille Irving au détriment de presque tout le monde.

M. Pichette est aussi le créateur du drapeau du Nouveau-Brunswick. L’épisode montre à la fois son talent politique et sa volonté de défendre les intérêts de tous les Néo-Brunswickois, en particulier les Acadiens.

Le Parti progressiste-conservateur s’apprêtait alors à soumettre une motion visant à faire du Red Ensign le drapeau officiel du

N.-B. M. Pichette a immédiatement compris l’hérésie d’adopter un emblème doté de l’Union Jack, dans une province où le peuple acadien a été marqué par la Déportation.

Il a plutôt soumis un nouveau drapeau inspiré des armoiries accordées à la province par la reine Victoria, coupant ainsi l’herbe sous le pied des loyalistes tout en satisfaisant les Acadiens.

Robert Pichette a été aux côtés de Louis J. Robichaud jusqu’à la fin. Il était chez lui, dans son salon, lors de sa défaite électorale de 1970. Il l’a aussi accompagné dans sa lutte contre la maladie jusqu’à son décès, en 2005.

La fin de l’épopée des années 1960 n’a pas sonné le glas de la carrière de Robert Pichette. Jamais complètement à la retraite, l’esprit toujours vif, il a continué de jouer un rôle important dans le discours public, notamment dans la renaissance de la cathédrale de Moncton.

Orateur hors pair, il ne se gênait pas non plus pour prendre la parole, parfois de façon assassine, en particulier lorsqu’il s’agissait de prendre la défense des francophones et de leurs droits linguistiques.

En 2012, il avait réagi au fait que le chancelier de l’Université du N.-B., Richard Currie, remettait en question les acquis des Acadiens, y compris la dualité en éducation. «Voilà manifestement un homme intelligent. Le problème, c’est qu’il a besoin d’une leçon d’histoire. Il faut que quelqu’un la lui donne et ça presse», avait répliqué M. Pichette.

Il ne craignait pas de brasser la cage.

Alors qu’il était éditorialiste de l’Acadie Nouvelle en 2003, il a condamné ceux qui critiquaient Hermé­né­gilde Chiasson pour avoir accepté le poste de lieutenant-gouverneur. L’éditorial, intitulé Entre “quêteux”, on s’haït, dénonçait les Acadiens qui «s’accommodent mal du succès des leurs» de même que «les chantres pavlovisés d’une Acadie fossilisée, obnubilés comme des derviches en transe par la tragédie de 1755».

Il n’hésitait pas à critiquer son ancienne famille politique. Sa déclaration de 2010 voulant que le gouvernement Graham formait «une troupe d’amateurs sans talent» résonne encore aujourd’hui.

Au printemps, dans l’une de ses dernières sorties publiques, il avait salué le fait que Kevin Vickers s’amenait en tant que chef du Parti libéral du N.-B. sans traîner aucun bagage. «C’est une aubaine. Il pourra faire le ménage qui s’impose dans un parti qui a oublié ses origines et ses traditions», a-t-il écrit dans l’Acadie Nouvelle.

Sa loyauté à Louis J. Robichaud et à son héritage était indéfectible. Mais avant d’être un libéral, Robert Pichette était d’abord un homme de conviction et une personne qui croyait profondément en l’égalité entre les francophones et les anglophones de la province.

Le Nouveau-Brunswick et l’Acadie lui doivent beaucoup.