Une nation divisée… pas plus qu’à l’habitude

Les électeurs ont reporté les libéraux de Justin Trudeau au pouvoir à la tête d’un gouvernement minoritaire. L’hégémonie conservatrice dans l’Ouest canadien et la montée du Bloc québécois en préoccupent toutefois plus d’un. Le Canada est-il en train de se disloquer?

Il est vrai qu’un regard rapide sur la carte électorale canadienne a de quoi inquiéter: l’Ouest en bleu, l’Ontario et l’Atlantique en rouge et le Québec coloré du bleu bloquiste. «Une nation divisée», s’époumonent des analystes à travers le Canada.

Les chiffres racontent une autre histoire.

Les conservateurs ont terminé en 2e position avec 121 sièges. Cela a été suffisant pour que leur chef Andrew Scheer clame être à la tête de la plus forte opposition de l’histoire du Canada. C’est vrai en nombre de députés, mais c’est faux en ce qui a trait au pourcentage de sièges à la Chambre des communes.

En 1979, les progressistes-conservateurs de Joe Clark ont gagné les élections, mais avec seulement 136 sièges. Les libéraux de Pierre Elliott Trudeau en avaient gagné 114.

Du nombre, les libéraux n’avaient gagné qu’un siège en Colombie-Britannique, aucun en Alberta et en Saskatchewan et seulement deux au Manitoba.

Neuf mois plus tard, le gouvernement Clark tombe. De nouvelles élections sont déclenchées. Cette fois, Pierre Trudeau l’emporte. Il est majoritaire, mais avec seulement deux députés au Manitoba… et aucun dans les trois autres provinces de l’Ouest!

À titre d’exemple, Justin Trudeau a gagné 11 sièges le mois dernier en Colombie-Britannique (le meilleur score de son parti en un demi-siècle dans cette province) et quatre au Manitoba.

Il y a aussi bien sûr la sempiternelle question du Québec. Le Bloc québécois a ressuscité d’entre les morts et a fait élire 32 députés. C’est bien. Mais notons que les libéraux en ont élu 35 dans cette province, en plus d’avoir obtenu un pourcentage plus élevé des voix que leurs adversaires bloquistes.

Dans les faits, le Parti libéral peut compter sur une députation respectable dans toutes les régions du Canada, à l’exception de «l’Albertatchewan». Même au Manitoba, où la carte semble si bleue en raison de l’étendue géographique des circonscriptions rurales remportées par les troupes d’Andrew Scheer, le Parti libéral a gagné 4 des 11 circonscriptions.

S’il faut annoncer que le Canada est divisé chaque fois que les libéraux l’emportent avec peu de députés dans l’Ouest canadien, nous n’avons pas fini de crier au loup.

Les citoyens de l’Alberta et de la Saskatchewan qui parlent de wexit ces jours-ci le font par dépit. Si l’Ontario avait envoyé aux Communes une trentaine de députés conservateurs de plus, au détriment des libéraux, Andrew Scheer serait sur le point de devenir premier ministre du Canada et le wexit resterait une lubie de quelques extrémistes.

Autre point important. Même les gouvernements majoritaires ont par le passé été élus au Canada sans l’appui de régions entières.

Rappelez-vous les élections fédérales de 1993. Le Parti libéral, avec à sa tête Jean Chrétien, l’emporte facilement avec 177 sièges. Il ne compte toutefois que sur 19 députés au Québec, contre 54 pour le Bloc québécois. Et à peine 27 dans les quatre provinces de l’Ouest, contre 52 pour le Reform Party. En Ontario, les libéraux ont gagné 98 des 99 sièges (et 31 sur 32 dans les Maritimes)!

Si on veut reculer plus loin dans le temps, la crise de la conscription de 1917 avait creusé un gouffre entre le Canada anglais et le Québec. Les conservateurs du premier ministre Robert Borden avaient été facilement reportés au pouvoir. Les libéraux n’avaient que 82 députés, la presque totalité au Québec.

Bref, ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement (libéral ou conservateur) est élu sans l’appui d’une ou de plusieurs provinces et ce n’est pas la dernière.

Ce n’est pas non plus la dernière fois que des citoyens s’interrogent sur leur place au Canada. Nous parlons après tout d’un pays dont la constitution n’a pas été ratifiée par la deuxième province en importance en terme de population. Un pays qui a permis deux référendums portant sur la souveraineté du Québec. Un pays qui a réagi non pas en condamnant à des années de prison les organisateurs du référendum (comme en Espagne), mais plutôt en adoptant une loi fédérale portant sur la clarté de la question qui doit être posée aux électeurs.

Justin Trudeau ne peut pas ignorer la frustration des électeurs qui ont rejeté son gouvernement.

Mais un pays aussi gigantesque, avec des régions aux priorités souvent aux antipodes les unes des autres, connaîtra toujours sa part de divisions. Ça ne l’empêche pas de tenir depuis 152 ans. Il faudra bien plus que la haine de quelques politiciens populistes à l’endroit de M. Trudeau pour que ça change.