Mieux vaut très tard que jamais

Le réseau de télévision Sportsnet a fait ce qui aurait dû être fait il y a trois bonnes décennies: il a congédié l’analyste Don Cherry. L’animateur a enfin fini de partager sur les ondes publiques (Hockey Night in Canada est encore diffusée sur CBC) son mépris à l’égard des Européens, des Russes, des immigrants et des francophones du Canada.

Cette décision aurait dû être prise il y a très longtemps. La lâcheté des décideurs de CBC, qui ont toujours toléré les écarts de Cherry, a permis à ce dernier de faire des siennes pendant près de 40 ans.

Pensez-y! Pendant tout ce temps, Grapes a pu en toute impunité, sous le couvert de sa fierté d’être Canadien, énoncer ses préjugés en ondes. Il était intouchable.

Plus maintenant.

Les journaux de Postmedia rappelaient cette semaine, dans la foulée du congédiement, que la Ville de Moncton s’est déjà retrouvée mêlée malgré elle à une des sorties racistes de l’homme aux complets extravagants.

C’était il y a 30 ans. Une équipe de la Ligue nationale de hockey, les Jets de Winnipeg, avait établi sa filiale à Moncton. L’organisation avait nommé un Finlandais à titre d’entraîneur-chef de l’équipe, Alpo Suhonen.

Un mois plus tard, Cherry a profité de sa tribune pour dénoncer l’embauche: «Pourquoi ont-ils nommé un entraîneur finlandais à Moncton? N’y avait-il pas un Canadien suffisamment bon? Je ne lui souhaite pas de bien à Moncton.» Il avait ensuite comparé le prénom de l’entraîneur – Alpo – à celui d’une populaire marque de nourriture pour chiens.

En tant qu’Acadiens et francophones du Nouveau-Brunswick, nous nous sommes souvent sentis interpellés quand Cherry y allait d’une de ses diatribes contre les athlètes de langue française, qu’il respectait bien peu.

Il s’est déjà moqué des résidents de la Ville de Québec qui refusent d’apprendre «la langue» (anglaise bien sûr). Quand Jean-Luc Brassard a été nommé porte-drapeau aux Jeux olympiques en 1998, il s’est demandé qui est ce «french guy, un skieur que personne ne connaît». En 2003, il a affirmé sans la moindre preuve à l’appui que les hockeyeurs européens et francophones portent le plus souvent la visière de protection. C’était à ses yeux un signe de faiblesse et de manque de courage.

Nous pourrions continuer longtemps comme ça. Nous parlons après tout d’un homme qui, pour démontrer à quel point les joueurs européens robustes sont rares, a déjà expliqué en ondes qu’il y avait «de bons gars même parmi les nazis».

Tout cela, avec la bénédiction d’une CBC généreusement subventionnée par nos taxes et impôts. C’est honteux.

Un autre homme s’en tire trop bien dans cette histoire: Ron MacLean.

Pendant toutes ces années, MacLean était assis aux côtés de Cherry. Quand ce dernier affirmait que les joueurs européens sont mous, que les femmes journalistes n’ont pas d’affaires dans un vestiaire de hockey ou que les Jeux de la Francophonie sont un gaspillage d’argent, MacLean hochait la tête avec un air solennel. Jamais il n’a repris Cherry. Jamais il n’a relevé ses mensonges. Jamais il ne s’est inscrit en faux devant son intolérance.

Samedi, MacLean a été un peu plus loin. Non seulement il n’a pas arrêté Cherry pendant que celui-ci accusait les Néo-Canadiens – «you people», comme il l’a dit – de ne pas acheter de coquelicot, mais il a soulevé le pouce en l’air à la fin de la diatribe, en guise d’appui.

Ron MacLean n’a pas dit dans sa carrière le centième des énormités proférées par Don Cherry. Mais par son silence et sa gestuelle, il a endossé en ondes chacune d’entre elles. Il ne vaut pas mieux que lui.

Le hasard a voulu que 48 heures avant l’ultime écart de conduite de Cherry, l’Acadie Nouvelle a publié un éditorial portant sur les attaques répétées du chef de la People’s Alliance, Kris Austin, à l’égard de la communauté acadienne. L’éditorial est intitulé L’immonde stratégie de Kris Austin, un adjectif qui s’applique bien aux propos véhiculés par Don Cherry.

Dans cet éditorial, nous avons mis en garde nos lecteurs face à la tentation de minimiser ces attaques. Nous avons dénoncé les politiciens comme Blaine Higgs, lequel hausse les épaules sans réagir quand son allié attaque les droits linguistiques des Acadiens. «Ne laissons pas l’intolérance devenir la normalité», avons-nous plaidé.

Pendant longtemps, la CBC, puis Sportsnet, ont laissé Cherry dire ce qu’il voulait. Ils ont laissé l’intolérance devenir la normalité.

C’est enfin terminé. Le congédiement de Don Cherry est survenu trop tard. Mais au moins, il est survenu. Pour plusieurs, il reste encore une icône canadienne. Mais surtout, il sera à jamais l’homme qui a été congédié en raison de ses propos xénophobiques.