Rien à faire, sauf protester

On ne peut pas dire que la bonne humeur règne à Anse-Bleue c’est jours-ci. C’est compréhensible. Des éoliennes y seront bientôt érigées. Le projet est en partie financé par une municipalité située 50 km plus loin. Et les citoyens n’ont pas un mot à dire à ce sujet.

Anse-Bleue est un district de services locaux (DSL). Ce n’est pas un village incorporé. Il n’y a pas de conseil municipal ni de plan d’aménagement ou d’urbanisme. Ses services comme la protection contre les incendies, la collecte des déchets et l’éclairage des rues sont fournis par le ministère de l’Environnement et des Gouvernementaux locaux.

Il existe plus de 250 districts de services locaux à travers le Nouveau-Brunswick. Leurs citoyens apprécient pour la plupart cette liberté de vivre sans les règlements et les contraintes que l’on retrouve dans une municipalité.

Surtout, ils ont le privilège de payer des taxes beaucoup moins élevées que les résidants des villes, villages et communautés rurales incorporées. Parce qu’ils ont accès à moins de services, bien sûr (notamment les eaux et les égouts), mais aussi parce que le gouvernement refuse pour des raisons politiques de leur faire payer le véritable coût des services qui leur sont offerts.

Pour ces raisons, la plupart des résidents des DSL répugnent à l’idée de se regrouper avec une municipalité. Si le gouvernement provincial avait demandé par le passé aux gens d’Anse-Bleue s’ils sont en faveur d’une fusion avec l’une ou plusieurs des communautés incorporées environnantes, le Non l’aurait emporté facilement.

Il y a toutefois un envers à cette médaille. En choisissant de vivre dans un DSL et en rejetant tous les leviers de gouvernance, ces citoyens acceptent aussi de n’avoir aucun contrôle sur le développement dans leur propre cour arrière.

Cela a d’habitude peu ou pas d’importance. Les projets de développement économique ne pullulent pas dans ces régions rurales et peu populeuses. La question des problèmes liés à l’absence de gouvernance reste généralement théorique.

Mais quand la plus importante ville du nord-est du Nouveau-Brunswick s’allie avec une grande entreprise afin de construire dans un petit DSL cinq tours éoliennes, cela devient soudainement un enjeu pas mal plus concret.

La Ville de Bathurst et Naveco Power mènent ce projet surnommé Chaleur Ventus. Le coût est estimé à 30 millions $, dont

20 millions $ en provenance de Bathurst. Le parc produira de l’électricité pour l’équivalent de 9000 clients.

Comme dans tous les DSL du Nouveau-Brunswick, les citoyens d’Anse-Bleue n’ont aucun recours.

Ce n’est pas un hasard si Naveco Power a choisi de construire ses tours à cet endroit. Il vente aussi fort à Grande-Anse, à Maisonnette et à Caraquet. Mais voilà, il s’agit de municipalités incorporées, avec des règlements de zonage, des règles précises à suivre et des conseils municipaux qu’il faut convaincre.

On ne retrouve rien de tout ça à Anse-Bleue. Le promoteur n’a pas eu besoin de permissions municipales. Il a tout simplement négocié avec les propriétaires des terres ciblées, sans même devoir se préoccuper de l’acceptabilité sociale de l’initiative.

Cela ne signifie pas que ces gens doivent avaler toutes les couleuvres qu’on leur offre sans dire un mot.

Les opposants se retrouvent toutefois avec des options très limitées. Ils ne peuvent rien faire d’autre que de protester. Ils doivent se contenter de partager leur mécontement et espérer que cela suffira à convaincre les promoteurs de changer d’idée.

Une éolienne n’est pas une usine. Elle ne produit pas de fumée en quantité industrielle et n’est pas accompagnée d’un flot constant de camions lourds, jour et nuit.

Cela ne signifie pas qu’elles n’apportent pas leur lot de problèmes. Elles sont gigantesques. Elles produisent du bruit et des vibrations. Il faut les entretenir. Bref, c’est une chose d’être pour l’énergie verte et contre la pollution, mais c’en est une autre de désirer une éolienne dans son quartier sans être compensé financièrement.

Par contre, ce n’est pas toujours possible d’avoir le beurre et l’argent du beurre. Ou, dans ce cas-ci, d’avoir la liberté et le compte de taxes d’un DSL, tout en ayant un droit de veto sur les projets industriels.

Quand des gens tentent malgré tous les obstacles de convaincre leurs concitoyens des mérites de l’incorporation ou d’un regroupement municipal, ils répètent souvent l’argument suivant: «Il faut s’organiser avant de se faire organiser.»

C’est exactement ce qui est arrivé à Anse-Bleue.

Cela pourrait survenir aussi dans n’importe quel autre DSL de la province. Il s’agit d’un avertissement, un rappel des limites qui accompagnent la vie dans une localité non incorporée.