Décomplexés contre le Nord

Il faut bien le dire, le hasard fait parfois drôlement bien les choses.

Alors que l’Acadie Nouvelle publiait vendredi un dossier portant la Convention nationale de l’Acadie de 1979, laquelle avait culminé avec un vote des délégués en faveur d’une province autonome acadienne, le Telegraph Journal, propriété de l’empire Irving, diffusait en manchette un texte critiquant les subventions versées pour le fonctionnement de l’Aquarium et Centre marin du Nouveau-Brunswick, situé à Shippagan.

Si le projet d’une province acadienne n’est pas réaliste, il faut convenir que des journées comme celles d’hier donnent des munitions à ceux qui croient qu’en étant maîtres chez eux, les Acadiens pourraient au moins déterminer eux-mêmes leurs priorités, sans être constamment forcés de se défendre face aux critiques.

Tout a commencé avec la publication d’un article révélant que le fonctionnement de l’aquarium et centre marin coûte au gouvernement provincial 1,12 million $ par année, alors que les entrées d’argent liées à la fréquentation ne sont que de 117 000$.

Il n’en fallait pas plus pour que le chef de la People’s Alliance, Kris Austin, réclame que l’aquarium soit privatisé. La Fédération des contribuables du Canada, qui est un groupe de pression de droite qui réclame que les gouvernements réduisent dépenses et impôts, en a ajouté une couche.

Il est d’abord important de dire clairement pourquoi l’aquarium a été spécifiquement ciblé: parce qu’il est situé dans le Nord francophone.

Pour bien des gens, en particulier au sein de l’élite anglophone de Saint-Jean, toute dépense dans cette région est considérée comme étant du gaspillage.

Il y a un autre aquarium au Nouveau-Brunswick: le Huntsman Marine Science Centre. Il est lui aussi lourdement subventionné. Selon ses états financiers de 2019, près de 75% de ses revenus (qui s’établissent à 5,234 millions $) proviennent des contribuables sous diverses formes.

Le Huntsman est situé à St. Andrews, dans la circonscription de Sainte-Croix, qui sera le théâtre d’une élection partielle cruciale en 2020.

Les alliancistes comptent sur un candidat vedette et ont espoir de gagner le siège. Vous ne les entendrez donc pas dénoncer le fait que l’aquarium reçoit des fonds publics ni réclamer sa fermeture. L’hypocrisie est reine au sein de la People’s Alliance.

Par ailleurs, les gens de Shippagan n’ont pas à être gênés de savoir que leur principale attraction touristique est subventionnée.

La députée libérale de Caraquet Isabelle Thériault a correctement indiqué que le village historique de Kings Landing, dans la région de Fredericton, reçoit chaque année plus de 2 millions $ en fonds publics, sans que personne ne critique sa pertinence.

En poussant le ridicule un peu plus loin, nous pouvons rappeler que le gouvernement verse une aide spéciale de 22,8 millions $ sur trois ans à la Ville de Saint-Jean parce que celle-ci n’est pas capable de mettre de l’ordre dans ses finances.

Si nous suivons jusqu’au bout la logique de Kris Austin et de ses sbires, il faudrait privatiser la ville afin d’éviter que les contribuables n’y perdent leur chemise.

Cela tombe bien, nous connaissons un empire industriel qui souhaiterait sûrement acheter les lieux au rabais.

Cela dit, les citoyens de la Péninsule acadienne n’ont pas à s’inquiéter. Le gouvernement Higgs ne coupera pas les fonds à l’aquarium et centre marin de Shippagan. Ce serait un suicide politique dans une rare région francophone où il compte sur des appuis importants.

Le problème est néanmoins plus large que ce simple centre marin.

Le gouvernement Higgs ne fait pas de cachettes. Il répète à qui veut l’entendre que les finances publiques sont en crise, que ses décisions feront des mécontents et qu’il faut faire la distinction entre «les besoins et les désirs».

Cette vision, bien que légitime, et son alliance avec un parti antifrancophone ont pour résultat de décomplexer tous ceux qui croient que chaque dépense dans le Nord est un gaspillage.

Aujourd’hui, c’est l’aquarium et centre marin. Demain, ce sera au tour du Village historique acadien, du mont Sugarloaf, du parc du Mont Carleton ou du Parc provincial de la République d’être remis en question publiquement. Puis, ce seront des hôpitaux, des écoles…

Les extrémistes comme ceux de la People’s Alliance ne se gênent pas pour critiquer tout investissement dans les régions francophones.

Le gouvernement Higgs a la responsabilité de dénoncer ce type de discours et de rassurer les francophones en s’engageant à ne pas nous sacrifier pour apaiser les intolérants avec qui il s’est allié.