Trop de députés? Non

Y a-t-il trop de députés au Nouveau-Brunswick? C’est que croit le premier ministre Blaine Higgs, qui voit leur grand nombre comme étant un «obstacle» à «supprimer». Si rien n’empêche un gouvernement de réviser le nombre d’élus à l’Assemblée législative, nous croyons toutefois que cela doit se faire pour les bonnes raisons.

Le Nouveau-Brunswick compte 49 circonscriptions, y compris 16 à majorité francophone et cinq autres où le vote acadien représente au moins 25% des électeurs.

Ce nombre ne représente pas une finalité qui doit être défendue à tout prix.

En 1987, le libéral Frank McKenna a réalisé un balayage historique. Le Nouveau-Brunswick comptait alors 58 circonscriptions. Ce nombre a ensuite été ramené à 55 en 1995, puis à 49 en 2013.

La prochaine révision des circonscriptions aura lieu d’ici deux ans. Les commissaires redessineront alors la carte électorale en tenant compte des mouvements de population et des directives du gouvernement provincial.

Quel est le chiffre magique? Blaine Higgs s’est bien gardé de le dire. Les chroniqueurs et éditorialistes des journaux Irving, dont les positions sont généralement en harmonie avec celles du gouvernement Higgs, s’accommoderaient bien d’une trentaine de députés.

Une diminution aussi draconienne serait catastrophique. Les députés jouent un rôle crucial, en particulier dans les régions rurales.

Historiquement, les régions de Fredericton, où est basée la fonction publique, et de Saint-Jean, où l’on retrouve la richissime famille Irving, sont celles qui ont le plus l’oreille des politiciens. Même si elles ne disposaient d’aucun député, leurs intérêts seraient parfaitement bien défendus.

Ce n’est pas le cas ailleurs.

Prenez l’exemple d’une région francophone du nord du Nouveau-Brunswick qui veut faire avancer un projet important pour la communauté ou protéger un acquis menacé (un hôpital, une école, etc.).

Ces citoyens doivent faire entendre leur voix auprès d’un premier ministre unilingue, qui a travaillé toute sa vie pour Irving Oil à Saint-Jean, qui se maintient au pouvoir avec l’aide d’un parti antibilinguisme, qui connaît peu leur réalité et qui a consacré plus d’efforts dans la dernière année à tisser des liens avec l’Alberta qu’avec les Acadiens.

Ils ne disposent pas d’une armée de fonctionnaires ou de lobbyistes qui sont naturellement sensibilisés à leurs priorités. Leur seul lien avec la capitale est leur député. Et cet élu serait un problème, un «obstacle à la prospérité», sous prétexte qu’il passe trop de temps à défendre les intérêts de sa circonscription?

Ce n’est pas tout.

Une réduction draconienne du nombre de députés aurait aussi un impact sur la diversité des voix.

Prenons l’exemple de la Péninsule acadienne. On y trouve trois députés qui représentent les circonscriptions de Caraquet, de Tracadie-Sheila et de Shippagan-Lamèque-Miscou. Une quatrième circonscription, Bathurst-Est-Népisiguit-Saint-Isidore, couvre aussi une partie du territoire.

Imaginons maintenant qu’il n’y aurait qu’une ou deux circonscriptions pour toute la Péninsule. Il est permis de croire que les progressistes-conservateurs perdraient leur seul siège dans le secteur. Les Acadiens seraient ainsi privés de leur unique ministre au sein du gouvernement.

Les tiers partis figureraient aussi parmi les victimes collatérales.

Kevin Arseneau et Megan Mitton ont chacun remporté une brillante victoire pour le Parti vert, dans Kent-Nord et dans Mem­ramcook-Tantramar. Leurs circonscriptions sont toutefois voisines de châteaux forts libéraux. Auraient-ils quand même triomphé si leurs circonscriptions avaient été le double ou le triple de leur superficie actuelle?

Par ailleurs, notons que le premier ministre Higgs n’a jamais exprimé de frustration face au nombre de députés quand il était ministre des Finances au sein d’un gouvernement majoritaire ou quand il était chef de l’opposition. Ce n’est que depuis qu’il dirige un gouvernement minoritaire qu’il critique la situation.

Le travail des députés est de représenter leurs concitoyens auprès du gouvernement et non le contraire. Au N.-B., ils ont aussi la responsabilité supplémentaire d’être le reflet des deux communautés linguistiques officielles.

Ils n’ont surtout pas à se gêner de défendre les intérêts des régions trop souvent oubliées à Fredericton.

Évidemment, ceux-ci doivent aussi travailler dans un horizon plus large. C’est pourquoi les gouvernements disposent d’un outil puissant pour y arriver: la ligne de parti. Ils l’utilisent à profusion.

Nos élus sont essentiels à notre système démocratique. Il n’y a pas de mal à réviser leur nombre et même de diminuer celui-ci, comme cela s’est fait par le passé.

Il est toutefois hors de question de le réduire de façon sauvage uniquement parce qu’un premier ministre trouve qu’ils coûtent trop cher ou qu’ils l’empêchent de gouverner à sa guise.