Le parti du favoritisme

En apportant des changements au programme d’emplois d’été pour les étudiants, le gouvernement Higgs règle plusieurs irritants et problèmes qui avaient été hérités d’une précédente réforme adoptée par les libéraux. Malheu­reu­sement, les conservateurs en profitent pour légitimer à nouveau une pratique vieille comme le monde: le favoritisme.

Le programme de Stage d’emploi étudiant pour demain, mieux connu sous son acronyme anglais SEED, a été créé sous le gouvernement de Bernard Lord afin de permettre aux étudiants postsecondaires d’obtenir une précieuse expérience de travail.

Le programme laissait beaucoup de latitude au gouvernement pour récompenser ceux qui ont voté «du bon bord». Les députés au pouvoir avaient le privilège de distribuer environ deux fois plus de semaines de travail que ceux de l’opposition. Les ministres pouvaient en accorder encore plus.

Tant les libéraux que les progressistes-conservateurs se sont toujours accommodés de cette situation. Cela faisait partie du jeu. «Pour moi, c’est acceptable. J’en ai eu un peu plus que les autres parce que je suis au pouvoir. L’année dernière, j’en avais moins parce que j’étais dans l’opposition», avait résumé avec candeur et, il faut bien le dire, un extraordinaire cynisme, le député libéral Hédard Albert en 2015.

C’est le chef du Parti vert, David Coon, qui a le premier dénoncé cette situation. Ses propos ont fait réagir, si bien que le gouvernement libéral de Brian Gallant a conclu que le stratagème était indéfendable. Il a modifié le SEED et a confié aux fonctionnaires le soin de faire la distribution des semaines de travail.

Les nouvelles directives n’ont pas fait l’affaire de tous, poussant ainsi le gouvernement Higgs à réviser tout ça.

À compter de cet été, les entreprises ne seront plus admissibles aux subventions. Ce n’est pas une mauvaise chose. Celles-ci comptent déjà sur une pléthore de programmes. En les rendant admissibles au SEED, elles livraient compétition aux organismes sans but lucratif, aux municipalités et aux Premières Nations, qui peuvent peiner à attirer des candidatures étudiantes.

Notons tout de même qu’il y a une conséquence négative. Les entreprises participantes payaient la moitié du salaire des étudiants. En les retirant de l’équation et étant donné que l’enveloppe budgétaire gouvernementale ne change pas, cela signifie que 200 stages de moins seront offerts cette année.

Les compressions effectuées l’année dernière avaient déjà eu pour effet d’éliminer 600 stages. Au total, le nombre d’emplois disponibles grâce au SEED aura donc diminué de presque la moitié depuis l’arrivée des progressistes-conservateurs au pouvoir.

Autre changement apporté: chaque circonscription disposera désormais d’un nombre égal d’emplois disponibles. Il ne variera plus selon si votre député est dans l’opposition ou s’il siège au sein du cabinet.

Nous aurions préféré un système qui ne fait pas fi des besoins des régions. Il est beaucoup plus facile pour un étudiant de se trouver un emploi d’été à Moncton que dans une circonscription plus pauvre et rurale. Il faudrait que le SEED tienne compte de cela.

Consolation, la solution retenue par le gouvernement a au moins le mérite de mettre tout le monde sur un pied d’égalité. Il faudra s’en contenter.

Avec cette réforme, nous sentons une volonté de Fredericton d’améliorer le SEED. L’ennui, c’est qu’en corrigeant les problèmes, il en a profité pour offrir une gâterie aux députés. Ceux-ci retrouvent leur vieux privilège de déterminer qui seront les gagnants et les perdants dans leur circonscription.

Le gouvernement Higgs justifie (en anglais, bien sûr) la décision en utilisant à profusion un verbe, to empower, qui se traduit mal en français. On pourrait le définir en disant que le ministre souhaite que les députés jouent un plus grand rôle, qu’ils seront appelés à prendre plus de décisions.

Il cite en exemple une annonce lors du dernier budget, soit celle de confier à chaque député une enveloppe de 50 000$ qu’il peut dépenser selon son bon vouloir dans les infrastructures de sa circonscription.

Nous vous proposons toutefois une définition alternative de empower qui est plus juste, dans le contexte actuel: privilégier le favoritisme et le népotisme.

Avec sa réforme, le gouvernement Higgs redonne aux députés le droit de récompenser les personnes ou les organismes connus pour leur sympathie à l’égard de leur parti.

Dans le meilleur des cas, l’élu choisira les gagnants selon son bon vouloir, sans enquêter à savoir où sont les besoins les plus pressants. Au pire, la partisanerie crasse l’emportera.

Ce retour en arrière est particulièrement décevant de la part d’un gouvernement qui a fait campagne pour changer les moeurs en politique et qui a refusé d’acheter le vote des électeurs en faisant des promesses inconsidérées.

De voir ce gouvernement se rabaisser en prenant le parti du favoritisme est franchement décevant. Et désolant.