Face à la haine

Nous vivons dans une époque fascinante. Jamais il n’a été aussi facile de joindre et même de débattre avec plusieurs de nos politiciens.

Après son grand balayage de 1987, le gouvernement libéral du Nouveau-Brunswick a mis sur pied une ligne téléphonique gratuite: le 1-800-McKenna. Le numéro pouvait être utilisé à partir de partout en Amérique du Nord. S’il était surtout destiné à l’attention des propriétaires d’entreprises nord-américaines qui voulaient faire des affaires au Nouveau-Brunswick, il était aussi ouvert aux simples contribuables.

Si Frank McKenna était devenu premier ministre en 2020, il aurait plutôt invité les entrepreneurs à lui écrire à une adresse courriel, du genre frank.mckenna@gnb.ca. Et il aurait invité les Néo-Brunswickois à lui écrire sur son compte Twitter ou sur sa page Facebook.

Nous retrouvons du bon et du moins bon sur les réseaux sociaux. Il est toutefois indéniable que ceux-ci ont transformé la relation entre les politiciens, leurs partisans et les citoyens. Fini l’époque où il fallait attendre une conférence de presse, un communiqué, une annonce publicitaire ou un conseil municipal pour avoir des nouvelles d’un élu.

La ligne n’est pas toujours directe. La plupart des leaders politiques embauchent un responsable des communications pour alimenter leur compte. Quand une photo officielle de Blaine Higgs ou de Justin Trudeau en action apparaît sur Twitter avec un message générique du genre «Une réunion constructive aujourd’hui à Sussex», vous pouvez parier qu’elle a été partagée par un relationniste. Les premiers ministres ont autre chose à faire que de passer tout leur temps à pitonner sur un téléphone intelligent.

Cette semaine encore, un candidat à la direction du Parti conservateur du Canada, Peter MacKay, a réagi à un message partagé sur son compte Twitter, dans lequel il dénonce le fait que Justin Trudeau a participé à des séances de yoga aux frais des militants libéraux.

Interrogé sur le sujet, M. MacKay a reconnu qu’il n’avait pas lu le message et qu’il n’a pas le temps d’approuver tout ce qui s’écrit en son nom sur les médias sociaux.

D’autres, par contre, se plaisent à échanger directement avec les gens. Le cas le plus extrême est Donald Trump.

Certains se plaisent autant à recevoir qu’à échanger des coups.

Vous avez des craintes en lien avec la réforme de l’éducation proposée par le ministre Dominic Cardy? Vous êtes opposés à la vaccination obligatoire dans les écoles? Vous pouvez lui partager vos préoccupations au cours de l’une des rencontres publiques organisées dans différentes régions de la province ces jours-ci. Mais vous pouvez aussi lui écrire sur Twitter. Il se peut qu’il vous réponde ou même qu’il vous envoie promener, s’il juge que vous avez dépassé les bornes.

Vous voulez connaître la position de la députée Isabelle Thériault à propos d’un enjeu que vous trouvez important? Écrivez-lui et vous pourriez être surpris de la vitesse à laquelle vous obtiendrez une réponse. Vous êtes fier du travail du vice-premier ministre Robert Gauvin et vous voulez lui faire savoir? Sa page Facebook est là pour vous.

Il y a par contre un envers à la médaille.

Dans un reportage publié la semaine dernière, l’Acadie Nouvelle a levé le voile sur le torrent de haine auxquels font face plusieurs de nos politiciens, y compris en Acadie. Sous le couvert de l’anonymat, des citoyens se permettent de dire des choses horribles qu’une personne censée ne dirait normalement jamais en personne ni en public.

Les trolls rivalisent d’imagination pour insulter les personnalités publiques. Pour donner du poids à leurs menaces, certains s’abaisseront à publier une photo de la résidence du politicien, à viser des membres de sa famille ou pire encore.

Le député du Parti vert Kevin Arseneau a été suffisamment inquiété au point de faire appel à la GRC ainsi qu’au sergent d’armes de l’Assemblée législative, qui est responsable de la sécurité sur le lieu de travail des députés. Le maire de Tracadie, Denis Losier, qui compte sa part de détracteurs, s’est de son côté informé des recours légaux à sa disposition.

Dans les deux cas, on leur a fait comprendre qu’il n’y avait pas grand-chose à faire.

Présentez-vous devant la porte d’un bureau d’un élu et menacez de lui infliger une raclée. Une date vous sera rapidement réservée au palais de justice le plus proche. Mais si vous dites la même chose au même politicien sur Twitter, il semble que le système judiciaire soit impuissant à vous aider.

C’est inacceptable.

Il est temps pour les autorités compétentes de s’intéresser à ce problème. Les trolls sont là pour rester. Quand ils vont trop loin, ils doivent toutefois en subir les conséquences.

Personne ne souhaite voir une police des médias sociaux passer les menottes à quiconque ose critiquer l’action d’une personnalité publique ou d’un gouvernement.

Nos élus ont toutefois le droit de faire leur travail sans être harcelés et menacés.