Une école pour mon royaume

Le ministre des Finances, Ernie Steeves, déposera mardi son deuxième budget provincial. Un budget dont le contenu sera moins important que la réponse qu’il suscitera au sein des partis de l’opposition et dont les principaux éléments pourraient être éclipsés par la décision de promettre ou non une école à un député Saint-Jean.

Dans la pièce de théâtre Richard III, qui met en scène des luttes de pouvoir pour le trône d’Angleterre, le personnage principal déclare, avant de mourir, l’une des phrases les plus célèbres de toute l’oeuvre de Shakespeare.

Lors de la bataille finale, alors qu’il est écrasé sous son cheval, et juste avant d’être tué, le roi Richard III s’exclame: «Un cheval! Un cheval! Mon royaume pour un cheval!» Une façon d’expliquer que sans monture pour mener le combat, sa cause est perdue et, avec elle, sa vie et le pouvoir qu’il chérit tant.

Dans une autre pièce qui se joue, cette fois, à Fredericton, les protagonistes n’ont que faire des chevaux. C’est plutôt une école qui attise les convoitises.

Le premier ministre Blaine Higgs tente d’obtenir suffisamment d’appuis pour faire adopter le budget de son gouvernement et ainsi éviter sa défaite. Le sort du gouvernement repose dans les mains des députés de l’opposition.

Pour défaire le gouvernement, plusieurs éléments doivent tomber en place.

Les libéraux doivent serrer les rangs et voter en bloc contre le budget. Le président de l’Assemblée législature, Daniel Guitard, doit démissionner et rejoindre le caucus libéral. Les trois députés du Parti vert doivent aussi rejeter le budget, tout comme le député indépendant Robert Gauvin.

Si une seule de ces conditions n’est pas remplie, le budget pourrait être adopté. Le gouvernement gagnera alors un sursis.

Un député libéral, Gerry Lowe, a jeté un pavé dans la mare. Il songe à appuyer le budget si celui-ci comprend la construction d’une nouvelle école dans sa circonscription de Saint-Jean-Havre ou des changements à l’impôt foncier des industries.

Le vote de M. Lowe pourrait être déterminant. Tant les progressistes-conservateurs que les libéraux le savent. Les deux groupes se battent pour le pouvoir. Et la future école Central Peninsula Community School est la clef du royaume.

Mon royaume pour un cheval? Non. Une école pour mon royaume.

Pour être honnête, ni le premier ministre Blaine Higgs ni le chef du Parti libéral Kevin Vickers n’ont promis en bonne et due forme une école au député Lowe en échange de son appui. Du moins, pas publiquement.

M. Higgs a indiqué ne pas avoir l’intention d’acheter de votes. Il a toutefois précisé que les priorités de Gerry Lowe sont «dans le radar du gouvernement».

De son côté, M. Vickers a rappelé que la décision de construire une école est censée revenir aux fonctionnaires du ministère de l’Éducation. Il a toutefois ajouté que «je ferais personnellement, si je devenais premier ministre, tout ce qui est en mon pouvoir pour que cette école devienne réalité».

Bref, pas de promesse concrète de part et d’autre. Mais une ouverture aux requêtes du député Lowe, dans le contexte d’une lutte sans merci pour le pouvoir.

M. Higgs et M. Vickers jouent un petit jeu dangereux. La ligne est mince entre un appui moral et un marchandage de votes.

Depuis son accession au pouvoir en 2018, le gouvernement Higgs a suspendu les travaux de modernisation à mi-vie d’écoles secondaires à Tracadie, à Edmundston et à Shediac, sous prétexte de ne pas avoir suffisamment de ressources pour financer tous les projets.

S’il fallait que le gouvernement construise une école à Saint-Jean pour se maintenir au pouvoir, la pilule sera difficile à avaler.

C’est sans compter le message qui serait ainsi envoyé à tous les députés: votre vote est à vendre. Dites-nous votre prix.

Comprenons-nous. Ce n’est pas d’hier que les députés tirent la couverture de leur bord dans l’espoir de débloquer du financement pour leur circonscription.

Blaine Higgs l’a reconnu au début de l’année quand il a affirmé que le trop grand nombre de députés provinciaux est à ses yeux un obstacle à la prospérité économique du Nouveau-Brunswick.

Il avait justifié sa position en soutenant que les députés font la plupart du temps passer les intérêts de leur circonscription avant l’intérêt supérieur de la province. Des propos qui pourraient très bien être répétés aujourd’hui en faisant référence au député Lowe à Saint-Jean.

Les écoles (ou les routes, ou les ponts…) n’ont pas à être utilisées comme monnaie d’échange à des fins partisanes. Encore moins dans un moment aussi important, alors que l’avenir d’un gouvernement est en jeu.