Un budget bien maquillé

Le gouvernement Higgs a bien travaillé. Son budget représente une main tendue vers les partis de l’opposition, en particulier le Parti vert et la People’s Alliance. Il est pourtant bel et bien un budget de droite, grâce auquel des millions de dollars seront transférés dans les poches des mieux nantis.

Pour la première fois depuis son accession au pouvoir en 2018, le premier ministre Blaine Higgs ne peut plus se contenter d’écouter le chef de la People’s Alliance, Kris Austin. Il avait besoin de l’appui d’au moins un autre député afin de survivre au vote sur le budget.

Plusieurs personnes croyaient détenir une partie ou la totalité de la balance du pouvoir: le député libéral de Saint-Jean-Havre Gerry Lowe, le député indépendant de Shippagan-Lamèque-Miscou Robert Gauvin, le président de l’Assemblée législative (et député libéral) Daniel Guitard et les députés du Parti vert, David Coon, Kevin Arseneault et Megan Mitton.

Le premier ministre Blaine Higgs a toutefois tranché à leur place. À ses yeux, la People’s Alliance et le Parti vert étaient les forces les plus susceptibles de lui permettre de se maintenir au pouvoir. C’est d’abord à eux, ainsi bien sûr qu’au caucus progressiste-conservateur, que s’est adressé le deuxième budget du ministre des Finances, Ernie Steeves, qui a été adopté vendredi.

Cela nous place donc dans cette étrange situation, où un gouvernement progressiste-conservateur a fait adopter un budget de droite, avec des éléments destinés aux plus riches, mais en maquillant le tout avec des mesures sociales.

La stratégie a été couronnée de succès. La hausse et l’indexation des prestations d’aide sociale n’ont pas complètement convaincu David Coon, qui réclamait l’ajout de 13,4 millions $. Il a toutefois fini par accepter ce qui était sur la table.

Pour sa part, le libéral Kevin Vickers a montré des premiers signes d’hésitation depuis la crise des hôpitaux, au début du mois. Il était déterminé à faire tomber le gouvernement. Il a ensuite réclamé un report du vote sur le budget, en vain.

Le gouvernement Higgs a gagné son pari.

Son budget comprend pourtant des mesures qui seraient normalement inacceptables pour le Parti vert et le Parti libéral, la plus importante étant ce transfert de dizaines de millions de dollars en fonds publics dans les poches de la tranche de population la plus aisée.

Chaque propriétaire de maison doit payer un impôt foncier. Si vous possédez un autre édifice qui n’est pas votre résidence principale – immeuble à logement, chalet, deuxième maison que vous louez, etc. – vous devez payer un impôt supplémentaire.

Le coup de génie des opposants à cet impôt a été de lui donner un nom – la double imposition – qui laisse sous-entendre qu’ils sont victimes d’une injustice.

Il n’y a pourtant là rien d’exceptionnel. Par exemple, chaque fois que vous faites le plein d’essence, vous êtes taxés deux fois – la TVH et la taxe sur l’essence.

La «double imposition» est une mesure progressiste. Vous avez les moyens de posséder plus d’une maison, un chalet ou des appartements. Vous paierez plus d’impôts. Pas plus compliqué que cela.

Les progressistes-conservateurs ont choisi d’être la voix de ce lobby.

Ceux-ci tentent de nous faire croire que cette baisse d’impôt profitera aux locataires. Dans ce monde d’arcs-en-ciel et de licornes, les propriétaires d’immeubles utiliseront ce cadeau des contribuables pour diminuer leurs loyers. «Les locataires doivent pouvoir voir les avantages de cette diminution d’impôts», peut-on lire dans le programme électoral des bleus.

Le budget ne comprend aucune mesure pour faire de ce rêve une réalité. Même la People’s Alliance n’est pas dupe.

Dans la même catégorie, le gouvernement réduit le taux d’imposition sur les biens non résidentiels comme les commerces et les industries de 16% sur quatre ans.

Pour Irving Oil et J.D. Irving, cela représente des centaines de milliers de dollars en économies, selon des calculs effectués par CBC.

Au total, ces baisses d’impôts priveront la province d’environ 100 millions $ par année à partir de quatre ans.

Cela remet en perspective le maigre investissement de 5,4 millions $ prévu cette année dans le budget pour augmenter les prestations des deux tiers des bénéficiaires de l’aide sociale.

Le gouvernement Higgs a été très habile. Il atteint ses objectifs (paiement sur la dette, transferts aux plus riches) tout en répétant qu’il faut se serrer la ceinture.

Si le gouvernement était majoritaire, ce budget aurait été rejeté par les partis d’opposition. Avec la crise du coronavirus qui gagne de l’ampleur, les verts et les libéraux ont dû se résoudre à avaler la couleuvre. Les élections devront attendre. Étant donné les circonstances, c’était la meilleure chose à faire.