Retardez le début de la pêche

La saison de pêche au crabe est sur le point de débuter au Nouveau-Brunswick. Les homardiers sont censés suivre peu après. Mais nous ne sommes pas dans une situation normale. En pleine pandémie, est-il censé d’envoyer nos pêcheurs en mer et nos travailleurs dans les usines de transformation comme à l’habitude, comme si de rien n’était? Poser la question, c’est y répondre.

La question de l’ouverture de la saison de pêche représente une épine au pied du gouvernement fédéral.

Traditionnellement, la pêche au crabe débute au début avril. Un brise-glace est envoyé dans la partie sud du golfe du Saint-Laurent afin de permettre aux pêcheurs de prendre la mer le plus tôt possible.

C’est en effet une course contre la montre avant que le crabe n’entreprenne sa mue printanière (le crabe blanc). À cela s’ajoute depuis quelques années la présence des baleines noires. L’espèce est en danger. La présence d’un seul de ces mammifères dans un secteur peut suffire à paralyser une bonne partie de la flotte, d’où l’importance d’entreprendre la pêche avant leur arrivée.

Les quais et la mer sont pour la plupart dégagés des glaces. Il ne reste plus qu’à attendre le signal du départ. Sauf que…

Le monde est paralysé en raison d’une pandémie mondiale.

Seule exception: les travailleurs jugés essentiels. Cela comprend les employés du système de santé, bien sûr, mais aussi ceux du secteur alimentaire. C’est bien beau de rester à la maison pour éviter la contagion. Mais il faut aussi manger.

C’est dans ce contexte que tant le ministère des Pêches et des Océans que le gouvernement du N.-B. ont décrété que le milieu des pêches représente une activité essentielle.

La semaine dernière encore, le MPO précisait qu’aucun délai n’est encore prévu pour l’ouverture de la pêche au crabe des neiges dans le golfe du Saint-Laurent. La pression est toutefois forte sur le ministère pour qu’il change d’avis.

Nous ne comprenons pas les atermoiements du fédéral. La décision s’impose d’elle-même. Il faut reporter d’au moins quelques semaines le début de la saison.

Passe encore qu’une petite équipe de pêcheurs sur un bateau puisse s’adapter afin de limiter les risques. Après tout, si les gouvernements estiment que les travailleurs de la construction, lesquels se retrouvent souvent à plusieurs dans un endroit confiné, courent des risques jugés acceptables, il n’y a aucune raison d’être plus sévère avec les pêcheurs.

Là où le bât blesse, c’est plutôt du côté des travailleuses d’usine. Celles-ci travaillent dans des usines des dizaines d’heures par jour, les mains et les pieds dans des endroits humides, tout près les unes des autres.

Nous parlons ici d’une industrie qui a peu ou pas changé ses méthodes de travail depuis des décennies.

Penser qu’elle pourra soudainement offrir à ses travailleuses un environnement sécuritaire, à l’abri de la COVID-19, relève de la pensée magique. Et du délire.

La pêche vient tout juste de débuter au Québec, ce qui nous donne un avant-goût de ce qui nous attend ici.

Une usine de transformation de Sainte-Thérèse-de-Gaspé a annoncé la semaine dernière sa fermeture temporaire après qu’un employé ait été atteint de la COVID-19.

Un cas isolé? L’exception qui confirme la règle? Bien sûr que non.

L’usine était censée reprendre ses activités mardi. Toutefois, deux autres employés de l’usine ont entretemps été déclarés positifs, de même qu’un homme de pont. Quatre autres employés ont été placés en isolement.

La zone de santé qui comprend la région Chaleur et la Péninsule acadienne ne comprend officiellement qu’une personne infectée par le coronavirus. Statistiquement, c’est presque impossible. Soit il y a d’autres personnes atteintes et qui n’ont pas encore été testées, soit il s’agit d’un coup de chance extraordinaire.

Sommes-nous vraiment prêts à tester le sort maintenant, après trois semaines de confinement, au moment où nous sommes possiblement en train de mettre derrière nous le pire de l’épidémie?

Le MPO doit retarder le signal du départ et évaluer l’impact de tous les scénarios, y compris les plus pessimistes, comme celui où il faudrait annuler la saison de pêche.

Il ne s’agit pas d’une industrie comme les autres. Les crabiers font leur argent sur une période d’un peu plus d’un mois. Leur offrir de payer 75% de leur masse salariale sera insuffisant pour compenser leurs pertes.

Et que dire des travailleuses d’usine? Sans saison de pêche, elles ne pourront pas travailler suffisamment d’heures pour avoir accès à l’assurance-emploi. Le MPO les abandonnera-t-elles à leur sort?

Il est temps pour le fédéral de prendre les choses en main. Il doit repousser le début de la saison de pêche au crabe. Il doit aussi mettre fin à l’incertitude et dire quel sera son plan si la saison est raccourcie de façon importante ou annulée.