Un drame local, une controverse nationale

Quand un policier de la Ville d’Edmundston s’est rendu à l’appartement de Chantel Moore, il ne se doutait pas que cette femme dans la force de l’âge allait mourir dans les minutes suivantes. Ni que ses actions seraient critiquées d’un bout à l’autre du Canada.

Le jeudi 4 juin, la police d’Edmundston a reçu un appel l’invitant à s’assurer du bien-être de Chantel Moore, âgée de 26 ans. Selon la version rendue publique par les autorités, un agent s’est retrouvé face à une femme armée d’un couteau et qui était menaçante à son égard. Il a fait feu et l’a atteint mortellement.

Le Bureau des enquêtes indépendantes du Québec tente de faire la lumière sur ce qui s’est produit et surtout de déterminer s’il aurait été possible d’agir autrement.

Allons droit au but. Si les enquêteurs déterminent que la vie du policier qui a tiré les coups de feu fatals était en danger ou qu’il avait des motifs raisonnables de croire que c’était le cas, il sera exonéré.

Les agents ne sont pas dans un film d’Hollywood. Dans une situation de vie ou de mort, ils n’ont pas la possibilité de viser une jambe ou le bras armé de l’adversaire.

Dans les écoles de police, les futurs agents apprennent la règle des 21 pieds, c’est-à-dire qu’une personne armée d’un couteau peut franchir la distance de 21 pieds en aussi peu que 1,27 seconde.

Ils apprennent aussi que la meilleure façon d’arrêter un suspect dans ces circonstances est de viser le thorax.

Autre point important. Même si une intervention policière est bâclée, le policier a le droit d’abattre la victime pour protéger sa propre vie ou celle d’un collègue.

C’est ce qui est arrivé à Bathurst en janvier 2015, avec la mort de Michel Vienneau. Plusieurs questions ont été soulevées en rapport avec ces événements.

Néanmoins, tout a fini par se jouer sur le fait que Michel Vienneau a reculé son véhicule contre un policier, lequel s’est retrouvé coincé contre un banc de neige.

Son coéquipier a craint pour sa vie et a alors abattu M. Vienneau. Devant ces faits, un juge a décidé de ne même pas ordonner de procès. Un arbitre a aussi blanchi les deux hommes et a ordonné qu’ils soient réintégrés au sein de leur corps policier.

La leçon à retenir de Bathurst est que peu importe les erreurs qui ont été commises ou non à Edmundston, jeudi dernier, cela aura peu d’importance si Chantel Moore était armée d’un couteau et qu’elle s’est réellement approchée de façon menaçante vers un policier.

À cela s’ajoute un troisième élément: Chantel Moore était une Autochtone.

Sa mort doit donc s’inscrire dans la discrimination dont sont victimes les citoyens des Premières Nations.

Au Canada, les Autochtones sont plus susceptibles d’être incarcérés ou d’être abattus par un policier.

Ce qui s’est produit à Edmundston sera analysé dans cette mouvance, et ce, même si le Madawaska n’a rien en commun avec un endroit comme Winnipeg, où le centre-ville est jonché d’Autochtones itinérants, qui vivent avec des problèmes de dépendance et qui sont harcelés par les autorités.

Les policiers savaient-ils même que Chantel Moore était une Autochtone au moment où ils se sont rendus à son appartement? Ce n’est pas clair.

Mais même si ce n’était pas le cas, ils ne pourront pas faire l’économie d’une introspection sur leurs relations avec les minorités ethniques.

La mort de Mme Moore peut être considérée comme un drame isolé qui aurait pu arriver à n’importe qui d’autre. Mais les Autochtones ont compris depuis longtemps qu’ils sont victimes de «drames isolés» beaucoup plus souvent que les personnes de race blanche, en raison du racisme systémique et des préjugés.

C’est pourquoi la version de la police d’Edmundston est remise en doute.

C’est pourquoi l’Assemblée des Premières Nations du Canada a réclamé une enquête approfondie afin de déterminer pourquoi une force mortelle a été utilisée et si «la race de la jeune femme a joué un rôle dans la prise de décision des policiers.» C’est la raison aussi pour laquelle le ministre fédéral des Services aux Autochtones, Marc Miller, a réagi aussi fortement à la nouvelle.

Nous nous attendons à la plus grande transparence de la part de la police d’Edmundston et des autorités municipales.

Une fois terminé, le rapport du Bureau des enquêtes indépendantes du Québec devra être rendu public le plus rapidement possible. Les proches de Chantel Moore et les communautés autochtones ont le droit à des réponses.