Trudeau, Legault et Higgs: même dérive

Au premier coup d’oeil, Blaine Higgs, n’a rien en commun avec Justin Trudeau. Les deux hommes ne sauraient être plus différents, tant politiquement qu’au niveau de leur personnalité. Pas étonnant que les escarmouches ont été nombreuses entre les deux hommes depuis qu’ils sont devenus respectivement premiers ministres du Nouveau-Brunswick et du Canada. Pourtant, les deux hommes ont succombé à la même tentation, au même titre qu’un autre chef politique à qui Blaine Higgs n’a jamais fait de manières: François Legault, du Québec.

Au nom de la lutte contre la pandémie de COVID-19, le gouvernement Higgs a tenté d’obtenir le droit de modifier ou de suspendre des lois provinciales et les arrêtés municipaux à huis clos sans l’ombre d’un débat à la législature.

Dans la même veine, il voulait accorder aux agents de la paix, que l’on retrouve aux frontières, le pouvoir d’arrêter des citoyens. Ceux-ci auraient pu stopper quelqu’un sans raison valable, simplement pour vérifier son identité.

Le Cabinet se serait retrouvé avec un pouvoir sans précédent. Les députés de l’Assemblée législative n’aurait plus joué qu’un rôle symbolique. Tout cela, alors que la pandémie est relativement sous contrôle.

Les anglophones ont un terme qui illustre bien ce que le gouvernement Higgs a essayé de faire: power grab, que l’on pourrait traduire par coup de force. C’est une situation où des politiciens profitent d’une crise pour s’arroger de nouveaux pouvoirs qu’ils jugent nécessaire.

Blaine Higgs n’est pas le premier à tenter le coup.

À la fin mars, le gouvernement libéral de Justin Trudeau a voulu faire adopter un projet de loi visant à accorder une aide financière aux Canadiens et aux entreprises touchées par la crise.

Les partis d’opposition ont reconnu qu’ils devaient accorder au gouvernement Trudeau le droit de débloquer des milliards de dollars le plus rapidement possible, sans passer par les canaux habituels. Ils sont toutefois tombés des nues quand ils ont découvert que les libéraux voulaient se donner le pouvoir d’augmenter les impôts, la dette et les dépenses sans l’approbation des parlementaires jusqu’au 1er janvier… 2022!

Face au tollé, Ottawa a dû reculer.

Ces derniers jours, ce fut au tour du gouvernement de François Legault d’essayer de repousser les limites.

Il a présenté un projet de loi qui aurait permis d’accélérer la mise en chantier de 202 projets d’infrastructures cet été, mais tout en s’accordant des pouvoirs «extraordinaires» et «abusifs», pour reprendre la description qu’en a faite l’opposition.

Trois juridictions (Fredericton, Québec et Ottawa). Trois partis politiques (Parti progressiste-conservateur du N.-B., Parti libéral du Canada, Coalition avenir Québec). Surtout, trois tentatives de passer outre la démocratie.

Ces trois gouvernements ne sont pas dirigés par des dictateurs en puissance. Ce sont des démocrates qui croient en leur vision pour faire face à la menace du coronavirus.

Néanmoins, il est alarmant de constater à quel point la tentation est grande pour les politiciens, peu importe leur couleur, de vouloir mettre de côté les règles démocratiques habituelles afin d’avoir les coudées franches. La COVID-19 a le dos bien large.

Depuis le début de la pandémie, les gouvernements ont obtenu des pouvoirs exceptionnels. Au Nouveau-Brunswick, l’Assemblée législative a été mise sur pause pendant plusieurs semaines. Les chefs des partis de l’opposition ont siégé avec le premier ministre et certains de ses ministres dans un comité spécial. Nos droits individuels ont été brimés. Nous avons été confinés, nos frontières ont été partiellement fermées et des milliers d’entrepreneurs ont été forcés de fermer leurs portes temporairement.

Tout cela se justifiait. Ces mesures ont porté leurs fruits. Nous avons évité le pire de la pandémie.

Il n’y a toutefois aujourd’hui aucune raison de revenir en arrière et d’accorder de nouveaux pouvoirs d’exception au gouvernement.

La situation actuelle ne le justifie pas.

Blaine Higgs en est conscient. La semaine dernière, dans une vaine tentative de sauver son projet de loi, il a invité les partis de l’opposition à le modifier.

Lundi, il a finalement jeté l’éponge. C’est la bonne décision.

Nos institutions démocratiques sont un service essentiel. Une pandémie ne doit pas servir de prétexte pour les affaiblir.